Obélix en hiver

Astérix et Obélix au service de Sa Majesté, mégaproduction de 60 millions, n’a engrangé que 3,7 millions d’entrées sur les écrans français.
Photo: Séville Astérix et Obélix au service de Sa Majesté, mégaproduction de 60 millions, n’a engrangé que 3,7 millions d’entrées sur les écrans français.

Paris — J’arrive de France, où chaque année Unifrance invite les critiques étrangers à rencontrer les artisans du cinéma français. La semaine en est une de palabres avec des cinéastes et des comédiens gentils ou excédés de promouvoir des films qui se sont parfois plantés chez eux. On y cause de cinéma, de la neige qui chamboule nos horaires, du financement des films français, comme de l’affaire Depardieu, essoufflée mais vivace.


La capitale française avait des airs de Stockholm, quoique désarmée devant le flocon, faute d’infrastructures adéquates. Les Parisiens si blasés ne l’étaient plus soudain. Pensez donc, une vraie tempête ! Ce n’était pas un temps à mettre une moto dehors, celle de Depardieu non plus. Même Obélix hivernait.


Dimanche dernier, fallait voir, à Montmartre, les enfants sur des boîtes de mandarines en carton, ou sur des carrés de plastique transformés en luges, dévaler la butte comme les poulbots de la Belle Époque aux yeux trop ronds. Des scouts en shorts grimpaient les escaliers boueux jusqu’au Sacré-Coeur. Ça faisait vieille France tout à coup. La neige rendait à la ville une improbable innocence, sans les autobus - cloués en gare -, presque sans bagnoles. Parenthèse entre deux râlements, deux gémissements d’acteurs ou de cinéastes, revenus vite au galop, comme le naturel.


Car si le cinéma français s’est bien comporté en salle en 2012 et s’il a battu ses records de fréquentation à l’étranger (140 millions d’entrées hors de l’Hexagone, 88 % de plus que l’année précédente dans la foulée d’Intouchables, de Taken 2 et de The Artist), reste que le public a boudé ses films de l’automne. Reste qu’à pleins journaux, dans la foulée de l’affaire Depardieu, des voix ont conspué les salaires astronomiques des têtes d’affiche pour des productions qui furent un flop. Dont Astérix et Obélix au service de Sa Majesté (en salle ici le 15 février), oeuvre emblématique des catastrophes énoncées, des scandales en cours et du cinéma français qui se prend la grosse tête.


J’ai rencontré le réalisateur Laurent Tirard. Sa mégaproduction de 60 millions n’avait engrangé que 3,7 millions d’entrées sur les écrans du pays. Une misère ! Son Astérix a ses longueurs, soit, mais aussi une finesse, de l’imagination, un humour de situations. Et des héros soudain sexués, qui auraient fait, à son avis, fuir les enfants, premier public cible.


Tirard, derrière l’adaptation réussie du Petit Nicolas, reprenait au vol l’adaptation des aventures des Gaulois au grand écran. Or chacun fréquente ce village d’irréductibles à ses risques et périls.


Depuis la première adaptation avec acteurs (Astérix et Obélix contre César de Claude Zidi, en 1999), Depardieu, alias Obélix, est le seul survivant de la distribution. Trois interprètes d’Astérix se sont succédé au fil des quatre longs-métrages, flanqués chaque fois de nouveaux réalisateurs. Laurent Tirard pense que l’échec d’Au service de Sa Majesté est avant tout lié à celui du précédent Astérix aux Jeux olympiques, navet notoire de Frédéric Forestier et Thomas Langmann. « Le public s’était juré qu’on ne l’y prendrait plus et bouda mon film. » C’est plus compliqué que ça.


Hachette possède les droits de la série, mais Albert Uderzo et Anne Goscinny, fille de René, doivent être consultés, et ça glisse sur la bottine. L’excellent Mission Cléopâtre d’Alain Chabat avait déplu à Uderzo, qui l’accusait de trahison de bédé. Tirard révèle qu’Uderzo avait tiqué au départ sur son propre scénario. Des gags laissaient planer une homosexualité des deux héros avant de la démentir. « Mais il a adoré le film après coup. » Aujourd’hui, le cinéaste se demande si les Astérix possèdent encore un avenir au cinéma. « Il faut rafraîchir la franchise, comme celle des James Bond, décider d’une marche à suivre, sinon… »


Ajoutez le cas Depardieu. « J’ignore ce qui va se passer avec Gérard dans sa vie comme au cinéma », soupire Tirard. Tirard éprouve une énorme affection pour l’acteur hors norme et parfois hors champ. Il se sent attristé par ses déclarations à l’emporte-pièce, inquiet pour sa santé mentale. Qui d’autre que cet acteur rabelaisien et enfantin pourrait incarner Obélix, symbole de la France et de tous ses Gaulois ? Mais son menhir s’est ébréché. Pour l’instant du moins.


Le cinéaste Jean-Pierre Améris l’assure de son côté : « L’affaire Depardieu a plombé mon film. » L’homme qui rit, adapté du roman de Victor Hugo, a gagné les écrans français en pleine tourmente. Aux côtés de notre Marc-André Grondin en jeune défiguré, d’Emmanuelle Seigner et de Christa Theret, l’acteur désormais à moitié russe y joue le forain au grand coeur quoique roué. « Je m’en serais bien passé, de cette polémique, soupirait Améris. Un tas de spectateurs ne voulaient pas voir Gérard à l’écran, ni dépenser de l’argent pour l’enrichir davantage. » Soupir ! Le film a fait patate.


L’homme qui rit a reçu aussi plusieurs mauvaises critiques. Et Depardieu a le dos bien large pour porter seul l’échec d’un film.


Mais dans la foulée de son exil fiscal et du libellé de ses cachets, une partie de bras de fer oppose un cinéma français aventureux à une production formatée et obnubilée par le marché à la Astérix. Mercredi dernier, le CNC orchestrait des Assises du cinéma, histoire d’ausculter le financement des films français. Elles se sont soldées par un pétard mouillé, semble-t-il. Le pays a le meilleur système au monde en la matière, mais rien n’est parfait et plusieurs dénoncent une industrie subventionnée qui manque de transparence et gave ses gros joueurs en laissant les petits s’étouffer avec des grenailles.


Lors d’un point de presse à Paris, ma question sur le financement des films et le cachet des stars est restée lettre morte. Le président d’Unifrance, Antoine de Clermont-Tonnerre, a répondu qu’il n’y avait pas de crise du tout, avant de lever la séance sur-le-champ. Transparence, vous dites ? Quant à Depardieu, personne ne savait où il se terrait. Matamore fragile et suicidaire englouti sous la neige de Paris ou de Moscou, son ombre flottait sur l’assemblée comme un symbole des lendemains incertains.



Notre journaliste a séjourné à Paris à l’invitation d’Unifrance.

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