Chiffrons les chiffres

Photo: Jean Aubry

La 11e étude mondiale sur la conjoncture du secteur du vin et des spiritueux avec prospective à l’horizon 2016, commandée par Vinexpo au cabinet britannique IWRS, livrait cette semaine ses algorithmes chiffrés. Production, consommation, exportation pour la période 2007-2011, ainsi qu’une projection 2012-2016 : tout y est.


Directeur général du Salon Vinexpo, qui attirera à Bordeaux quelque 48 000 visiteurs en juin prochain, Robert Beynat semblait visiblement, comment dire, objectivement enthousiaste devant la conjoncture mondiale, même s’il refuse d’admettre qu’un possible réchauffement de la planète ait une incidence sur le bizeness d’une industrie qui générait en 2011, accrochez bien votre tuque avec de la broche de bicycle, 164 milliards de beaux dollars américains, soit l’équivalent du marché mondial du cosmétique. Robert Beynat n’est pas homme à maquiller les chiffres, même pour faire plaisir à Dame Nature.


Mais entrons dans le vif du sujet et rassurons déjà les pisse-vinaigre et autres fesse-mathieu : la situation mondiale en matière de pinard est stable, voire en hausse (+ 2,8 %), avec une production de quelque 35 milliards de bouteilles. L’homme boit donc à sa soif et préfère encore boire le vin d’ici que l’eau-delà (ce n’est pas de moi, ça).


Côté production, la France, l’Italie et l’Espagne raflent 50 % de l’offre mondiale avec la Chine, qui a gagné deux places depuis 2007, pour se situer en 8e position aujourd’hui. « La Chine plante, c’est une très bonne nouvelle pour l’ensemble de l’industrie », disait d’ailleurs un Robert Beynat encore une fois objectivement enthousiaste. Car plus les Chinois boivent du vin et plus ils en importent aussi. Logique. Ce qui n’est pas le cas de l’Australie qui, en raison de l’ambitieux plan 2025 imaginé pour s’imposer sur le marché en plantant à tire larigot, est en restructuration avec - 18 % de sa production.


Au chapitre de la consommation, les États-Unis, la France et l’Italie forment le trio de tête avec près de 45 % de l’ensemble des vins consommés, mais c’est le pays de Rabelais qui écluse le plus par tête de pipe avec 52,4 litres en moyenne annuellement.


D’un océan à l’autre, ici au Canada, ce sont près de 15 litres en moyenne (oublions le Yukon!) qui mouillent les gosiers. Sur le plan qualitatif ou, si l’on veut, en valeur de vente au stade de la distribution, l’étude constate une hausse d’un peu plus de 28 % au chapitre mondial, avec, au Canada, près de 70 % des achats ciblés au-dessus de 10 $ la bouteille.


Situation réelle du marché (libre) ou gonflement artificiel des ventes en raison de la gourmandise des différents monopoles canadiens, dont celui de la SAQ, ici, au Québec? Difficile de ventiler tout ça. La Chine ? Elle est en 20e position, mais avec une augmentation de… 133 % pour la période 2007-2011 ! L’horizon 2012-2016? Plus 5,31 % en volume, avec quelque 2873,47 millions de caisses de neuf litres. Le vin a encore de beaux jours devant lui.


Quant aux exportations, l’Italie, la Espagne et la France dominent respectivement la course, bien que cette dernière soit en recul depuis 2007 (- 6,86 %). Mais la France fait la nique à tout ce beau monde sur le plan des valeurs avec près de 10 milliards d’espèces sonnantes et trébuchantes dégagées pour l’année 2011. La qualité se paie et l’amateur le sait. Et les vins issus de l’agriculture agrobiologique dans tout ça ?


La question a été posée à Robert Beynat par Le Devoir. Réponse: «Mais, Monsieur, “tous” les vins sont biologiques!» Visiblement, l’étude commandée au cabinet IWRS n’a que faire d’un mouvement bio bien réel qui, bien que prisé par un nombre grandissant de consommateurs, n’intéresse pas le gros bizeness du vin ! Du moins sur le plan statistique.

 

Le viognier


Ce grand cépage blanc, d’u ne rare finesse lorsque planté du côté de Condrieu, d’Ampuis et de Château Grillet, dans le Rhô ne septentrional, ne représentait plus qu’une quinzaine d’hectares sur le terrain vers la fin des années 60. Une multiplication de greffes-boutures allait augmenter sa présence au milieu des années 80 en raison d’un intérêt du consommateur qui ne cesse de croître depuis.


Le clone n° 642 serait, selon les experts sans qui nous n’en serions qu’aux premiers balbutiements côté scien ce végétale, serait à ce jour le plus con cluant.


Petits rendements (37 hectolitres à l’hectare) et situation privilégiée en terrasses exposées sud-ouest sur sous-sol de gneiss (quartz, mica noir, granite, etc.) contribuent à créer, chez ce cépage rhodanien, une expression singulière, voire troublante, presque magique. En voici trois tirés du prochain Courrier vinicole...


Maison Alain Paret, Les Ceps du Nébadon 2010, Condrieu (42 $ - 11815192) : il y a de la brillance derrière la robe jaune aux reflets verts, une impression de volume, de substance, de vinosité, de gras même, sur une trame tout juste acide, longue et harmonieuse. Race et finesse. Une très belle bouteille vendue à bon prix. À découvrir sans faute. (5) ****


Domaine Louis Chèze, Pagus Luminis 2010, Condrieu (44 $ - 11853800) : vitalité, style et précision pour un fruité qui se veut ici très enjoué, éclatant et très fin, le tout prolongeant une finale articulée, doucement parfumée. (5) ***1/2


Château Grillet 2009 (158 $ - 11898493) : avant de vous dire que ce domaine est aussi emblématique que le vin est énigmatique, je serais tenté de vous orienter vers cet article du journal Le Monde qui en fait un brillant résumé. Ce 2009 dégusté passerait selon moi totalement inaperçu si on le plaçait parmi ces grands blancs séveux et boisés, modernes et concentrés du monde entier. Ici, le viognier chuchote et procède par petits soupirs qui, mis bout à bout, forment une ambiance sonore que ne dénigrerait pas Ravel ou Debussy.


Pour avoir dégusté de jeunes comme de vieux millésimes, je suis toujours fasciné de constater qu’un blanc aussi « frêle », délicat, voire « fragile » à sa naissance, gagne en prestance et s’impose aussi gracieusement que royalement au fil des ans. Une énigme, en somme, difficile à évaluer sur le plan de la notation mais incontestablement une expérience à vivre une fois dans sa vie !

 

Les amis du vin du Devoir


Eh oui, c’est reparti pour ces rencontres où le beau vin est à l’honneur ! Prochains rendez-vous ? Les 4 février, 4 mars, 8 avril, 6 mai et 3 juin prochains, à 18h30 précises. Coût : 50 $. Endroit : restaurant La Colombe, 554, rue Duluth Ouest, au 2e étage. Premier arrivé, premier servi en réservant sa place à guideaubry@gmail.com. Fais ce que bois.

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Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2013 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l’émission Ça commence bien ! sur les ondes de V tous les vendredis.


jean@guide-aubry.com

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