Aventures séparatistes

Dans L’expérience Oregon, des épisodes de matraquage et de gazage de foules rappelleront aux Québécois quelques souvenirs.
Photo: - Le Devoir Dans L’expérience Oregon, des épisodes de matraquage et de gazage de foules rappelleront aux Québécois quelques souvenirs.

Le lendemain des dernières élections américaines, le vieux Hunter S. Thompson a dû exécuter une petite danse de guerre dans sa tombe, et fumer quelques pissenlits par la racine. Deux États de l’Union, le Colorado et le Washington, venaient d’approuver par référendum la légalisation de l’usage du cannabis à des fins récréatives.


Dans ce même Colorado, au tournant des années 70, Thompson, à la tête d’une coalition baptisée Freak Power, était passé à un cheveu pouilleux de réussir à se faire élire shérif d’Aspen. Les usages récréatifs de tout un spectre de substances allant de la bonne herbe verte à l’acide lysergique étaient une cause qui lui tenait à coeur. Ce quasi-succès lui donna envie de tâter de la politique nationale et, en 1972, ce défoncé notoire débarqua avec toutes ses fioles de carburants dans la campagne présidentielle la plus à gauche de l’histoire du Parti démocrate, celle de George McGovern, que Nixon allait aplatir par une marge historique. C’était le bon temps. Depuis, on appelle socialiste aux États-Unis tout ce qui se tient au centre droit de l’échiquier politique, et la contestation du pouvoir a été abandonnée aux milices patriotiques et aux intégristes religieux.


Parfois, un centre-ville déshérité, peuplé de Noirs, explosait. On ramassait une quarantaine de morts et le monde pouvait recommencer à regarder ailleurs. Puis, il y eut Seattle. Les altermondialistes et les anars. Bien avant eux, les Wobblies (International Workers of the World) avaient répandu sang et larmes sur cette portion de la côte du Pacifique. Tout le nord-ouest des États-Unis possède une longue tradition de pensée indépendante et contestataire (« la véritable ligne de front du radicalisme en Amérique », écrit Keith Scribner). De visées sécessionnistes, aussi, mais ça, c’est déjà moins original : depuis la réélection d’Obama, la Maison-Blanche a reçu des pétitions d’environ 200 000 citoyens étasuniens demandant la sécession d’une trentaine d’États, dont l’Oregon, mais aussi le Texas et l’Alabama.


Aujourd’hui, Wobblies est le nom d’un groupe punk basé à Corvallis en Oregon, ville qui a servi de modèle, dit-on, à Douglas, où Scribner a situé l’action de L’expérience Oregon, son roman traversé par les tendances contestataires - anarchisme, séparatisme, écologisme, communautarisme et progressisme en général - qui poussent sous ce climat pluvial comme la mousse verte dans les craques de trottoir.

 

Bouleversements mous


C’est l’histoire de Scanlon, personnage dont le caractère un peu incolore semble hésiter à chaque page entre la bonne conscience tourmentée, teintée d’arrivisme petit-bourgeois, du héros normal d’un roman de prof, et la complaisante faiblesse morale d’un individu vraiment trop ordinaire pour être qualifié d’antihéros, de Scanlon, donc, professeur d’université en socio et spécialiste des mouvements radicaux, exilé dans cet humide coin de pays faute d’avoir pu décrocher un poste dans l’Est, et de sa femme Naomi, enceinte de ses oeuvres et propriétaire d’un nez dont il n’est pas exagéré de dire que, lorsqu’il change, la face de la terre est différente.


Un nez, Naomi. Star de la parfumerie, elle possédait un odorat exceptionnel, mais l’a perdu avant le début du roman. Elle est venue sur la côte ouest de reculons, mais le changement de décor lui fait du bien : elle retrouve son sens de l’olfaction, ce qui nous vaudra, au fil des 500 pages à venir, beaucoup de paragraphes du genre de celui-ci : « L’odeur de son corps était entêtante, entièrement boisée : cannelle, bois de santal, pain cuit au four, lactation, aisselles, et les huiles sucrées et pleines de sève de son cuir chevelu. »


On se dit : elle ne va quand même pas se mettre à flairer toutes les personnes qu’elle rencontre et à poétiser ses sensations comme un bobo qui débouche une bouteille de vin ? Ça peut devenir long. Et, de fait, le roman de Scribner devient vite long. Pour ma part, je l’ai commencé en septembre 2012 et ne l’ai terminé que mercredi matin. Autant la situation de départ, avec cette mouvance séparatiste libertaire et cette graine d’écoterrorisme favorable au recyclage d’engrais (nitrate d’ammonium + nitrométhane = boum !) au pays de Kurt Cobain et du vieux Ken Kesey, m’apparaissait prometteuse, autant la prose droite et égale du romancier, s’étalant laborieusement ligne après ligne en un mouvement aussi prévisible et passionnant à suivre que la vue d’un tracteur avançant au milieu des labours (ou alors cette pesanteur viendrait de la traduction ?) m’a rappelé que les bonnes idées ne font pas forcément de la bonne littérature.

 

Individualisme


Il manque au style de Keith Scribner une nervosité capable d’entrer en phase avec la violente ferveur des bouleversements sociaux qu’il décrit. Certains épisodes de matraquage et de gazage de foules par les habituels bras armés du statu quo caparaçonnés de matières plastiques incassables, qui rappelleront aux Québécois quelques beaux souvenirs, ne sont pas trop mal narrés. Mais l’ensemble est d’un manque d’agilité narrative assez désespérant. L’histoire, elle, ne pourrait pas être plus convenue : monsieur travaille à l’avancement de sa carrière pendant que madame rêve de la sienne en donnant le sein ; monsieur trompe madame ; madame trompe monsieur (encore que sous une forme assez originale, puisqu’elle allaite son amant, sans lui ouvrir ses jambes).


Les élans collectifs ambiants n’affecteront pas en profondeur ce couple chez qui, au-delà de l’exotisme politique local, l’intérêt personnel continue de prédominer : Scanlon se sert du groupe séparatiste appelé Expérience Oregon et de la familiarité de son épouse avec un inquiétant anarcho-terroriste - qui le semi-cocufiera en retour - pour obtenir sa titularisation et ses quinze minutes de gloire sous la forme d’un papier dans les pages d’un grand magazine national. Après quoi, la petite famille peut enfin habiter dans le New Jersey et mener carrière battante dans l’orbite de la Grosse Pomme.


À certains moments, on a moins l’impression d’être dans un roman que dans la bible d’une série télévisée, ce vade-mecum où chaque personnage traîne derrière lui son profil psychologique détaillé en forme de lourd boulet (un frère mort dans ses bras, un enfant abandonné) censé éclairer ses comportements à la lumière rassurante de la logique causale et débité comme de la saucisse à fiction. On voudrait que l’auteur se contente d’imaginer des situations et d’y plonger ses personnages. Leur passé n’est pas notre problème.

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