Le point de non-retour

Les personnages de Stéphani Meunier ont beau se chercher, s’égarer en cours de route, ce qui les rend d’ailleurs plus humains, l’histoire, elle, suit son chemin.
Photo: Martine Doyon Les personnages de Stéphani Meunier ont beau se chercher, s’égarer en cours de route, ce qui les rend d’ailleurs plus humains, l’histoire, elle, suit son chemin.

Ce climat particulier qui s’installe peu à peu, qui nous enveloppe de la tête aux pieds. Ces lieux qui deviennent vivants, qui nous aspirent comme par enchantement. Ces personnages graves, suspendus entre passé et présent, qui nous insufflent ce qu’il faut bien appeler un supplément d’âme…


Tout cela, c’était déjà dans les quatre livres précédents de Stéfani Meunier, d’une façon ou d’une autre, à divers degrés. Tout cela revient dans son roman On ne rentre jamais à la maison, mais magnifié.


Finis les moments d’égarement qui nous guettaient, parfois, au tournant : l’écrivaine maintenant dans la jeune quarantaine offre cette fois un récit tissé serré. Ses personnages ont beau se chercher, s’égarer en cours de route, ce qui les rend d’ailleurs plus humains, l’histoire, elle, suit son chemin.


La preuve qu’on peut imprimer sa marque comme écrivain, imposer son style, son univers, sans pour autant s’y complaire. Sans lever le nez sur l’histoire comme telle, sans la perdre de vue pour se regarder écrire. Ici, le dosage apparaît presque parfait.


C’est dense comme roman, c’est riche. Il y a de l’étrangeté. Une grande part de mystère. Et beaucoup de nostalgie. Tout cela, en condensé.


Le noeud de l’histoire : une disparition. La petite Charlie avait 12 ans lorsque sa mère, un matin, au réveil, a constaté qu’elle n’était pas dans son lit. On ne l’a jamais retrouvée vivante, ni morte.


Il y a la mort, il y a la disparition. La disparition n’est-elle pas pire que la mort ? Et puis il y a ceux qui partent, il y a ceux qui restent. Ceux qui restent, leur dévastation devant la disparition d’un être cher : c’est de cela surtout qu’il est question dans On ne rentre jamais à la maison.


Deux points de vue nous sont donnés : celui de l’ami d’enfance et celui de la soeur… née après la tragédie. Mais on peut porter le poids de la disparition de quelqu’un qu’on n’a pas connu, n’est-ce pas ?


L’ami d’enfance, d’abord. Pierre-Paul. C’est lui qui raconte, au début. Lui qui, en fait, était amoureux de Charlie et se voyait plus tard former un couple indestructible avec elle, être vieux avec elle. La dernière fois qu’il l’a vue, la veille de sa disparition, en 1980, elle était chez lui, dans son lit.


Rien de sexuel ici. Ils jouaient. Ils jouaient aux détectives. Ils cherchaient à percer le secret de la maison de Pierre-Paul. Une maison magique, selon leur perception. Selon la perception du garçon, surtout.


La nuit, il rêvait qu’il y avait dans sa maison une autre maison. Il s’y promenait, la peur au ventre, pressentant un danger. Se pouvait-il que dans la réalité, en plein jour, on puisse trouver cette autre maison dans sa maison ? Un jeu d’enfant, quoi.


Ce jour-là, la veille de la disparition de Charlie, les deux amis ont d’abord joué à explorer la maison, ses combles. Charlie, elle-même fascinée par tous les phénomènes mystérieux, inexpliqués, était aussi excitée que Pierre-Paul. Mais ils en sont venus à se dire que la seule façon de venir à bout d’une explication était d’avoir recours au rêve. De revoir la maison dans la maison, en rêve. Ils se sont endormis.


Ensuite, Pierre-Paul s’est persuadé que Charlie était disparue à cause de lui. À cause de son rêve à lui. Trente ans plus tard, il est toujours hanté par cette disparition. Une part de lui continue à croire que Charlie est prisonnière de cette maison dans la maison de son enfance, dont il a gardé la clé et qu’il voudra revisiter.


Entre-temps, nous aurons fait la connaissance de la soeur de Charlie, Clara, 26 ans. Nous aurons entendu sa voix, à elle aussi. Elle aussi, hantée par la disparition de Charlie. Mais autrement.


Comment ne pas se sentir imposteur quand on a l’impression qu’on est né pour remplacer quelqu’un de disparu ? Quand on a l’impression que jamais on ne sera à la hauteur ? Quand on ne se sent pas regardé, aimé pour qui on est, par ses parents ?


D’un point de vue comme de l’autre, du côté de l’ami, du côté de la soeur, le ravage est immense. Mais exploré avec finesse, doigté, par la romancière. Pas de misérabilisme.


Ce qui rend ce roman prenant, c’est que tout en étant dans la situation concrète d’un cas de disparition d’enfant, nous sommes amenés à aller bien au-delà. Au-delà, aussi, des conséquences précises, sur les personnes qui restent, de la disparition jamais éclaircie de l’amie, de la soeur.


Ce sont tous les deuils impossibles à faire qui parsèment le récit. Et toutes ces pertes auxquelles nous sommes confrontés dans la vie, à commencer par la perte de l’enfance. Il y a ce qui ne reviendra jamais. Il y a ce temps qui passe, qui avale tout. Même le sourire d’un petit enfant qui grandit trop vite.


En arrière-plan, il y a, comme toujours chez Stéfani Meunier, la présence de la musique. Ce qu’elle évoque, les souvenirs qu’elle fait affluer. Il y a aussi toutes sortes de références cinématographiques qui s’insèrent magistralement dans l’histoire.


Il y a, par-dessus tout, une imagerie forte, signifiante. Jamais plaquée, elle opère de façon sous-jacente dans le roman. Il y a l’image de la vague scélérate, entre autres, qui revient souvent.


Cette vague immense, mystérieuse, qui emporte tout sur son passage, traduit bien, à elle seule, l’atmosphère générale qui se dégage du livre. Attention, on ne voit rien venir, et soudain elle est là, déchaînée.