Essai - André Lussier, psychanalyste contestataire

Sigmund Freud, premier théoricien de la psychanalyse, avec sa fille Anna.
Photo: Agence France-Presse Sigmund Freud, premier théoricien de la psychanalyse, avec sa fille Anna.

En France, les psychanalystes publient beaucoup et participent sans retenue au débat public. Au Québec, ils sont plus discrets. L’écrivain Maxime-Olivier Moutier, qui fait occasionnellement entendre sa voix à l’extérieur de son cabinet, fait figure d’exception dans les rangs des disciples québécois de Freud. Aussi, la publication, il y a quelques mois, d’Un psychanalyste dans son siècle, un essai autobiographique du freudien André Lussier, peut être considérée comme un événement.


Aujourd’hui nonagénaire, Lussier en a long à dire sur son riche et captivant parcours. Formé à Londres, dans les années 1950, par Anna Freud et par le grand pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott, Lussier a aussi fréquenté des maîtres comme le jésuite dissident François Hertel, l’historien français Henri-Irénée Marrou et le philosophe Paul Ricoeur. En racontant sa vie à partir d’un angle psychanalytique, il nous plonge dans une aventure intellectuelle originale et méconnue.


Né à Montréal dans une famille qui comptera douze enfants, Lussier se souvient d’abord de quelques épisodes marquants de sa jeunesse. À quatre ans, il a les mains recouvertes de verrues, une affection qui s’explique peut-être par une réaction à la naissance d’un petit frère qui lui vole l’attention de sa mère. Un guérisseur du quartier lui parlera en lui touchant les mains avec confiance et le guérira. Cette « opération psychosomatique magique » aura-t-elle une influence sur le futur choix de carrière de l’enfant ? Au même âge, le petit André, qui vit près d’un pénitencier, tente de faire tomber les murs de la prison en projetant sur eux une simple cartouche d’arme à feu. « C’était, écrit-il, leur condition d’hommes enfermés qui me hantait. » Un désir de libération est déjà en germe.


Contre une Église dominante


Dans le Québec des années 1920 et 1930, ce désir se heurte toutefois à une Église dominante qui infantilise la population. Alors qu’ils ont respectivement huit et cinq ans, Lussier et son petit frère décident d’un commun accord de se dénuder pour se regarder. Un prêtre confesseur, apprenant la chose, menace Lussier des flammes de l’enfer. Ce traumatisme, et quelques autres du même genre, marquera l’enfant. Devenu un homme, il n’aura de cesse de vilipender, notamment dans Cité libre, ce catholicisme contrôlant, caricatural et maladivement obsédé par le sexe. « Je ne me considère pas comme un adversaire inconditionnel du fait religieux ; je m’en prends à ce qui est trompeur et j’offre mon témoignage », précise le psychanalyste.


Très sévère à l’endroit du fameux cours classique de l’époque - des professeurs jésuites dévoués mais sans culture solide pour la plupart, une lourde atmosphère de refoulement sexuel, des cours de philosophie nuls -, Lussier s’épanouit à l’Institut de psychologie de l’Université de Montréal, de 1946 à 1950, au contact, notamment, du père Noël Mailloux, un spécialiste de Freud et de Thomas d’Aquin, pour qui il n’a que des éloges. C’est là que Lussier découvre vraiment la psychanalyse et a « un coup de foudre » pour l’oeuvre de Freud.


De ses années de formation en Angleterre, il retient la rigueur et l’intelligence d’Anna Freud, le génie et la bonhomie de Donald Winnicott et l’intransigeance prétentieuse de Melanie Klein, une « femme cyniquement dominatrice ». À son retour au Québec, Lussier enseignera la psychanalyse pendant 35 ans dans les départements de psychologie et de psychiatrie de l’Université de Montréal, de même qu’à l’Institut de psychanalyse. Ce fut, écrit-il, « une expérience privilégiée, irremplaçable », qui n’a toutefois pas été sans frictions. Au moment où la psychologie cherche à obtenir ses lettres de noblesse scientifiques et où la psychiatrie se biologise, tenir le fort freudien n’est pas de tout repos.


La psychanalyse dans la caverne


La psychologie, en se tournant vers le quantifiable et le mesurable, et la psychiatrie, en devenant « de plus en plus l’étude de l’influence du physique sur le psychique », en partant en quête des gènes qui expliqueraient tout, de l’homosexualité à la criminalité en passant par les troubles affectifs des enfants, « se détournent résolument de ce qui nous ramène sans cesse à l’essentiel chez l’homme, c’est-à-dire son vécu tragique en vertu des forces pulsionnelles qui le déchirent, forces caverneuses qui ne cesseront jamais de le poursuivre et qui constituent ce vers quoi se tourne la psychanalyse ».


Cette défense de la discipline freudienne, contre le réductionnisme physiologique ou statistique, s’avère le moment fort de ce solide essai. « L’animosité, l’hostilité, les tourments causés à la fin du XIXe siècle par l’entrée en scène des découvertes de Freud se poursuivent de plus belle, constate Lussier avec raison. C’est tellement plus simple et moins dérangeant émotionnellement quand il n’y a que le physique en cause, le physique et le neurophysiologique comme facteurs responsables de tous les maux. » Un des principaux aveuglements de notre époque est résumé dans cette phrase.


Lussier aurait pu, aurait dû même, s’arrêter là. Son ouvrage, alors, n’aurait mérité que des éloges. Il tenait, pourtant, à le terminer sur une centaine de pages dans lesquelles il dénonce encore le refus de la sexualité et de la femme qui caractérise les grandes religions (c’était déjà fait), démolit quelques dogmes catholiques (en confondant, d’une étonnante manière, l’Immaculée Conception avec la conception virginale) et exprime son refus du Dieu amer et colérique de l’Ancien Testament. Tout, dans ces pages, n’est pas mauvais, loin de là, mais les critiques pertinentes qu’on y trouve sont aujourd’hui des évidences pour les catholiques progressistes.


C’est quand il rappelle que « la psychanalyse est subversive », parce qu’elle ne renonce pas, elle, à « l’étude du psychisme proprement dit, [à] l’étude de l’âme, de la vie affective », qu’André Lussier fait oeuvre utile.

6 commentaires
  • Dominique Garand - Abonné 26 janvier 2013 11 h 43

    Bon article, monsieur Cornellier

    Je suis par contre étonné que vous ne fassiez mention de son essai «Le nationalisme québécois sur le divan», publié en 2002 chez Fides. En est-il question dans le livre dont vous parlez? Comme plusieurs penseurs formés à la pensée européenne universalisante, il tourne le dos au projet d'indépendance québécois, qu'il présente plus ou moins comme névrotique (tout en reconnaissant en partie son bien-fondé). C'est un livre honnête qui prête à la réflexion, mais qui selon moi prêche un peu trop les bons sentiments, au détriment d'une pensée politique. Trudeauiste invétéré, Lussier cède au sophisme suivant : on coupe court à toute discussion possible, sous prétexte que tout opposition ou revendication de la part de celui qui se prétend dominé, est la marque d'un symptôme de la domination dénoncée. C'est un peu comme dire à une personne qui a subi des abus sexuels d'arrêter de se plaindre, parce qu'elle reproduit ainsi la structure de domination qu'elle dénonce.

    Par ailleurs, je vous signale l'existence d'un autre freudien québécois, beaucoup plus jeune celui-là, qui prend part aux débats publics : Nicolas Lévesque.

    • Louis Cornellier - Abonné 26 janvier 2013 20 h 41

      Cher Dominique Garand,
      Voici ce que j'écrivais de l'essai Le nationalisme sur le divan, il y a onze ans.


      Le Devoir
      Livres, samedi 5 octobre 2002, p. F6

      Essais

      Du fédéralisme ringard et d'Octobre 1970

      Cornellier, Louis

      Fédéraliste déchiré à la Léon Dion, le psychanalyste québécois André Lussier, dans Le Nationalisme québécois sur le divan, se livre à un plaidoyer anachronique en faveur de son option constitutionnelle.

      Méfiant à l'endroit de tout nationalisme revendicateur qu'il persiste à penser dans la logique européenne du siècle dernier (le méchant nationalisme qui a causé des guerres), Lussier s'exprime comme un citélibriste de l'ancien temps, sympathique à la cause culturelle du Québec. Si on ne savait pas que son livre est une nouveauté, on croirait lire un ouvrage en réédition tellement l'univers dans lequel il baigne s'apparente à celui des années 60.

      Historiquement, explique-t-il, les Canadiens anglais ne furent pas doux envers leurs compatriotes francophones: "[...], les Anglo-Canadiens ont persisté à vouloir étouffer, briser le partenaire francophone, le priver de ses sources culturelles vitales qui en faisaient un peuple distinct; ils souhaitaient pouvoir écraser les gêneurs afin de rester les seuls maîtres absolus."

      Mais nous avons résisté et nous avons vaincu: "À mes yeux, c'est cela, la conquête, la vraie: le vaincu (militairement), qui s'impose au vainqueur (pacifiquement); par la raison et la détermination, celui qui a été vaincu par les armes fait la conquête de son envahisseur." Aussi, être fidèles à notre histoire, à nos pères, cela signifie, aujourd'hui, défendre notre place dans le cadre canadien. Être mûrs, cela consiste à "faire marche ensemble avec l'ennemi d'hier"

      Enfermé dans la thèse d'un pays fondé sur "une double culture", sur "l'effort conjoint de deux nations", le psychanalyste, qui répète à qui veut l'entendre qu'il possède des lumières particulières, apparaît totalement déconnecté du climat politique a

    • Dominique Garand - Abonné 27 janvier 2013 11 h 28

      Merci pour ce rappel, Louis Cornellier. Je vois qu'on tombe d'accord sur ce livre. Et vous me pardonnerez, je l'espère, de ne pas m'être souvenu de votre critique de 2002...

  • Yves Archambault - Inscrit 26 janvier 2013 12 h 50

    freud !!!

    aujourd'hui lorsque l'on me parle de psychanalyse je pense à Onfray et je prends tout à la légère très légèrement.
    yves archambault

  • Maurice Leduc - Abonné 26 janvier 2013 15 h 02

    André Lussier psychanalyste contestataire ???

    Quelqu'un qui le connaît bien me disait qu'André Lussier n'a jamais pardonné à l'Église Catholique de ne pas l'avoir excommunié !!!
    Il est un peu ironique de le voir qualifier de " contestataire " , lui qui a toujours été la figure de l'ultra-orthodoxe à l'intérieur de la Société Psychanalytique de Montréal.

  • Jean-Pierre Bouchard - Inscrit 26 janvier 2013 19 h 47

    Freud, une statue déjà en deux morceaux

    (....) L’essentiel chez l’homme, c’est-à-dire son vécu tragique en vertu des forces pulsionnelles qui le déchirent, forces caverneuses qui ne cesseront jamais de le poursuivre et qui constituent ce vers quoi se tourne la psychanalyse ». Cette définition de la psychanalyse malgré son vernis littéraire ne définit telle pas celle ci pour ce qu'elle est un néoconservatisme insidieux d'autant plus dangereux?

    Comme si le christianisme dénoncé par M.Lussier ne s'était pas épuisé dans sa lutte contre les passions ce qui n'est pas sans faire penser à la lutte contre les pulsions de la psychanalyse. En quoi, malgré un tournant scientifique, la psychanalyse ne s'apparente t'elle pas à une idéologie patriarcale manifeste d'inspiration monothéiste. Chez Freud, la raison consciente prenant la place du Dieu unique. L'insistance sur l'abysse du ça dans ce que serait l'inconscient dévoré par ses niveaux sexuels identifie le freudisme à un dualisme scientiste apparemment nouveau entre le bien et le mal, bien et mal pourtant empreinte type de la chrétienté. Freud a ouvert malgré lui le sentier des traumatismes dans la psyché à force de développement malgré tout intellectuel mais tout en sacrifiant lui aussi à l'obsession sexuelle par cet Oedipe qui fait du garçon un mythomane de sa mère! Lorsque la tragédie grecque d'Oedipe littéraire est ouverte à bien des thèses.
    La post psychanalyse du trauma dont Alice Miller s'est faite l'interprète parmi d'autres est la seule qui puisse faire concurrence à la psychiatrie neurophysiologique tout comme l'apport des Deleuze, Foucault et Onfray avertissent des masques que le pouvoir se donne dans sa métamorphose. Contenons notre religiosité idolâtre.