Repères - Les sables mouvants

On savait depuis un bon bout de temps qu’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et d’autres avatars des groupes islamistes qui avaient ensanglanté l’Algérie pendant les années 1990 y menaient leurs détestables activités, dont les enlèvements contre rançon. Ils se sont considérablement enrichis de cette façon. On savait aussi que les armes distribuées aux ennemis de Mouamar Kadhafi allaient éventuellement se retrouver dans de mauvaises mains, avec celles provenant des arsenaux du dictateur déchu laissés à l’abandon.


Néanmoins, la « menace » ne faisait pas les manchettes des grands médias, surtout pas des grands médias anglo-saxons. Le spectre du réseau de feu ben Laden a été brièvement agité au lendemain de l’attentat contre le consulat américain de Benghazi, mais c’est seulement depuis que les événements se sont accélérés, avec l’intervention française au Mali et la prise d’otages en Algérie, qu’on en parle abondamment.


La mort d’otages américains et britanniques aux mains de terroristes en Algérie a quelque peu changé la donne. David Cameron, le premier ministre britannique, et Leon Panetta, le secrétaire américain à la Défense, ont évoqué la possibilité d’une riposte musclée.


Harcelés par les drones américains et de plus en plus honnis par la population locale, plusieurs « qaïdistes » ont vraisemblablement quitté l’Afghanistan et le Pakistan pour aller porter le flambeau de la guerre sainte au Maghreb et au Sahel, une région dont les sables regorgent de richesses minérales de toutes sortes : pétrole, gaz, uranium, « terres rares », phosphate, etc.


Il y a évidemment un rapprochement à faire entre le Mali en 2013 et l’Afghanistan en 2001. Dans les deux cas, des djihadistes internationaux se réclamant du réseau al-Qaïda ont établi des bases en pactisant avec des islamistes du cru. Il y a quand même des différences. Par exemple, même si les combattants d’AQMI et d’Ansar Dine s’étaient emparés de Bamako, ils se seraient heurtés à une population plus réfractaire à leur vision puritaine de l’islam que ne l’étaient les Kaboulis.


L’alerte à al-Qaïda a donc été sonnée de nouveau. C’est reparti comme en 2001, pourrait-on dire. Mais l’est-ce vraiment ? La France a mis le pied dans l’engrenage, mais il n’y a pas beaucoup de marge de manoeuvre pour financer de nouvelles guerres, que ce soit aux États-Unis ou en Europe.


D’ailleurs, si on a une idée de ce qu’est al-Qaïda au Maghreb islamique, on peut s’interroger sur la vraie nature d’al-Qaïda tout court. Les spécialistes s’entendent pour y voir une nébuleuse sans hiérarchie ni organisation. Ils parlent presque tous de « franchises », comme s’il s’agissait de la nébuleuse MacDonald. Le prochain chef de la CIA, John Brennan, a déjà déclaré qu’al-Qaïda est aujourd’hui affaiblie, mais suffisamment active pour que l’on continue de mener une guerre « globale » contre elle. Pas comme en 2001, cependant. Il a parlé de frappes ciblées, déclenchées seulement après qu’on ait recueilli une abondance de renseignements sur l’ennemi, y compris en fouinant dans les réseaux sociaux.


De toute façon, Brennan a déjà qualifié d’« absurde » la prétention d’al-Qaïda à établir un « califat » mondial par la force et averti que, s’il n’en tient qu’à Barack Obama, les États-Unis n’allaient pas tomber dans le piège et déployer de nouveau des troupes nombreuses dans le but de contrer un projet aussi fumeux.


La région saharo-sahélienne souffre d’un sous-développement chronique, d’un taux de chômage élevé et de tensions interethniques, ce qui en fait un terreau fertile pour les mouvements extrémistes.


Ces vastes étendues arides, qui ont servi de décor aux vieux films français sur la Légion étrangère, constituent aussi une zone de non-droit où foisonnent les trafics de toutes sortes : drogue, armes, candidats à l’immigration clandestine. Il est parfois difficile faire la distinction entre les combattants et les trafiquants, à supposer qu’il y ait lieu d’en faire une.

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