En garde

Malgré cela, son bureau pourrait se retrouver sans directeur à la fin du mois de mars. Le processus pour lui trouver un successeur a pris trop de retard. La chasse aux candidats devrait commencer dans une dizaine de jours, mais on ignore combien de temps elle prendra. Trois noms seront ensuite retenus et soumis au gouvernement, qui prendra le temps qu’il voudra pour faire son choix.


Ces délais font craindre à M. Page qu’on cherche à émasculer un bureau qui a démontré sa pertinence dès son premier rapport sur les coûts de la guerre en Afghanistan. Une pertinence qui ne s’est pas démentie depuis, des études sur la viabilité des finances fédérales à l’évaluation du coût des F-35 en passant par l’examen des compressions budgétaires.


Le retard à nommer un successeur à M. Page est préoccupant, mais peu étonnant. Le gouvernement Harper, qui houspille volontiers l’opposition pour ne pas adopter à toute vapeur les projets de loi qu’il lui soumet, a la fâcheuse habitude de traîner les pieds quand vient le temps de remplacer les chiens de garde chargés de surveiller ses agissements.


***


Depuis leur arrivée au pouvoir, les conservateurs ont à maintes reprises nommé des dirigeants intérimaires à la tête d’organisations qui leur donnaient du fil à retordre. Du coup, ces mêmes organisations se sont retrouvées pilotées par des personnes assises sur un siège éjectable et dont le choix n’était pas toujours le fruit d’un processus de sélection rigoureux.


À la fin de son mandat en janvier 2009, l’ancien président de la Commission des plaintes du public contre la Gendarmerie royale du Canada (GRC), Paul Kennedy, a été remplacé pour un an par un avocat qui n’avait aucune expérience en droit criminel ni en affaires policières. En 2008, un scénario similaire s’est produit à la Commission d’examen des plaintes concernant la police militaire. Le président sortant, Peter Tinsley, qui voulait terminer son enquête sur les détenus afghans, a été remplacé par un président intérimaire.


L’actuelle commissaire à l’information Suzanne Legault a occupé son poste de façon intérimaire pendant un an (de juin 2009 à juin 2010). En juillet 2006, le gouvernement a dû prolonger le mandat de la commissaire aux langues officielles, Dyane Adam, le temps de lui trouver un successeur, ce qui fut fait en octobre de la même année avec la nomination de Graham Fraser.


Même le remplacement de la vérificatrice générale Sheila Fraser a souffert de plusieurs mois de retard. John Wiersema, son second, a dû prendre le relais de façon intérimaire en juin 2011 jusqu’à la nomination de Michael Ferguson en novembre de la même année.


Dans tous ces cas, le gouvernement n’avait aucune excuse. Il connaissait les dates de départ ou de fin de mandat. Il avait le contrôle du processus de sélection.


***


Il y a toutefois un lien entre cette procrastination, la mise au pas du Parlement à coups de bâillons et les refus répétés de remettre des documents aux élus, à diverses commissions et à la presse. Ce sont des symptômes de la façon de gouverner des conservateurs. Ils n’aiment pas être soumis à l’examen ni rendre des comptes et sont prêts à presque tout pour éviter ces situations. Ils intimident les comités parlementaires, évincent les importuns, attaquent ceux qui dérangent.


Les conservateurs ont déjà soulevé des doutes sur l’impartialité du directeur général des élections, remis en question les méthodes du vérificateur général Michael Ferguson dans le dossier des F-35 et du commissaire à l’environnement Scott Vaughan dans le dossier de la lutte contre les changements climatiques. Kevin Page a été pris à partie après chacun de ses rapports, ou presque.


Heureusement pour nous, presque tous les hauts fonctionnaires du Parlement (ils sont huit) ont résisté, avec à leur crédit des rapports sans détour. La raison est simple : ces fonctionnaires relèvent du Parlement, sont indépendants et à l’abri des sautes d’humeur du gouvernement.


Le cas du directeur parlementaire du budget (DPB) est différent. Il ne se rapporte pas aux parlementaires, mais à la direction de la bibliothèque du Parlement. Et le premier ministre n’est pas tenu de soumettre son choix à l’opposition ni à un vote des parlementaires. En fait, il n’est même pas tenu de pourvoir le poste.


L’indépendance du DPB est donc plus limitée, ce que bien des députés, qui n’avaient pas vu le problème au départ, voudraient corriger en en faisant un haut fonctionnaire du Parlement à part entière. Les conservateurs, qui en voyaient l’utilité dans l’opposition, ont changé d’avis depuis.


M. Page avait surmonté le problème en faisant preuve d’une combativité peu commune. Il faut espérer que son successeur saura l’imiter, même si la description de tâches ne le précise pas. Car successeur il y aura. Il le faut. Sinon, les conservateurs n’auront même plus la plus petite feuille de vigne pour cacher le plus gros mensonge de la campagne de 2006, celui-là même qui leur a ouvert les portes du pouvoir : leur promesse de transparence.

À voir en vidéo