L’apprenti sorcier

Pour bon nombre de francophones, le rapatriement unilatéral du Québec de 1982 demeure une source d’inconfort, voire de colère, mais les militants libéraux se méfient instinctivement de toute discussion de cet ordre, qui finit inévitablement par les placer sur la défensive ou, pire encore, par donner raison aux souverainistes sur l’impossibilité de renouveler le fédéralisme.


Ils se souviennent que l’échec des accords de Meech et de Charlottetown avait mené le Canada au bord de l’éclatement et provoqué au sein du PLQ une scission qui avait donné naissance à l’ADQ. Attendent-ils de leur prochain chef qu’il donne au PQ une nouvelle chance de raviver la flamme ?


L’ancien ministre Benoit Pelletier avait pu mesurer leur allergie à la question nationale au conseil général de mars 2001, quand il avait invité les délégués à se réapproprier les symboles et la terminologie identitaires. Il s’était aussitôt fait accuser de faire le jeu des souverainistes. Invité à commenter, Jean Charest s’était empêtré à son tour.


Inquiet de la fulgurante ascension de l’ADQ, la commission politique du PLQ avait fait une nouvelle tentative au conseil général de septembre 2007. La réaction avait été tout aussi négative. « Votre définition de la nation civique est exactement la même que celle de Bernard Landry et de Gérald Larose », avait lancé un délégué. « Je ne vois pas grand-chose sur le fédéralisme », avait grogné un autre. La commission politique avait promptement refait ses devoirs.


La « conversation » nationale que souhaite M. Couillard pour définir à l’intention du Canada anglais ce qui constitue la « spécificité » québécoise ne risque pas de soulever un grand enthousiasme chez les libéraux.

 

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M. Couillard était incollable quand il était ministre de la Santé. En se lançant dans la course, il a cependant dû quitter sa zone de confort et aborder des dossiers qu’il maîtrise moins.


Dans une entrevue accordée au début du mois à mon collègue du Devoir Robert Dutrisac, il parlait du Québec comme d’une société « devenue encore plus multiple ». Il ajoutait : « Il faut faire attention à la tentation de la majorité francophone, qui est nous, d’imposer sa vision aux autres communautés. »


Il a rectifié le tir lors du débat de dimanche, dénonçant le changement fondamental provoqué par le rapatriement de la Constitution. « C’est l’abandon des dualités, l’abandon des deux peuples pour un concept de multiculturalisme », a-t-il déploré.


À la suite de son entrevue au Devoir, quelqu’un a dû lui faire remarquer qu’il s’était lui-même inscrit dans l’optique de la mosaïque multiculturelle, qui conduit à la négation du droit à l’autodétermination reconnue à une nation.


La position corrigée de M. Couillard se rapproche davantage de celle qu’avait définie le rapport du comité présidé par Benoit Pelletier, publié en octobre 2001, qui s’inspirait lui-même de l’accord du lac Meech. Plutôt que d’attendre patiemment que le fruit soit mûr, comme le gouvernement Charest l’a fait pendant neuf ans, il voudrait toutefois s’employer à stimuler ce mûrissement.
 

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Ses deux adversaires n’ont pas osé lui répliquer qu’il vaudrait mieux renoncer à l’espoir d’une nouvelle série de négociations constitutionnelles, mais c’était tout comme.


Quand Pierre Moreau a lancé que le PLQ ne devait pas se gêner pour assumer pleinement ses convictions fédéralistes, cela revenait concrètement à accepter le fédéralisme tel que le conçoit le reste du Canada, ce qui a au moins le mérite de la franchise. En un sens, il avait raison de dire que cela ne fait aucune différence que le Québec n’ait pas signé l’acte constitutionnel. En effet, qu’il soit d’accord avec son contenu ou non, il est forcé d’en respecter les dispositions.


S’il avait livré le fond de sa pensée, Raymond Bachand aurait sans doute dit à M. Couillard qu’il est dangereux de jouer à l’apprenti sorcier et que sa « conversation » sur l’identité est de la bouillie pour les chats. Quand il affirme qu’il faut choisir ses batailles, cela signifie qu’il croit inutile de perdre son temps à vouloir rouvrir le dossier constitutionnel. Il a beau s’être converti au fédéralisme, il n’est pas devenu naïf pour autant.


Des trois candidats à la succession, M. Bachand demeure le plus nationaliste. Dans le PLQ d’aujourd’hui, ce n’est pas nécessairement une qualité. M. Moreau ne manque d’ailleurs aucune occasion de rappeler plus ou moins subtilement son passé péquiste. Moins il sera question de constitution durant la course, mieux ce sera pour l’ancien ministre des Finances.

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