Théâtre - Carnet de voyage sur Carnets de voyages

Première escale


4 septembre 2008. J’assiste à la première médiatique du nouveau spectacle des Deux Mondes, à la Cinquième Salle de la Place des Arts. Comme matériau premier, les « co-idéateurs » de Carnets de voyages, l’auteur Normand Canac-Marquis, le vidéaste Yves Dubé, le compositeur Michel Robidoux et le metteur en scène Daniel Meilleur, ont puisé dans les souvenirs de tournée de la compagnie dont les oeuvres comme L’histoire de l’oie ou Mémoire vive traversent les frontières du Québec depuis plus de 30 ans.


Le spectateur accède ainsi aux journaux de bord de deux comédiens fictifs, la recrue Véronique et le vétéran Jean-François. La première nous confie ses angoisses à travers les lettres qu’elle envoie à son amoureux, resté à Montréal ; le second consigne dans ses nombreux carnets noirs ses réflexions sur l’art et la vie.


La proposition d’ensemble me laisse tiède. Une étape semble avoir été sautée dans ce processus de création collective, un héritage de la Marmaille et des bouillonnantes années 1970 : l’épuration. Comme si on venait à peine de tresser les différentes trames de cet écheveau qui comporte des boursouflures là où tous les langages scéniques disent la même chose en même temps. La trame dramaturgique n’est pas simple à suivre non plus, embrouillée entre fiction et réalité.


Il y a pourtant dans le coffre aux trésors ici ouvert de véritables bijoux, en images, en musiques et en sons. On sent pourtant qu’un certain ménage s’imposerait. Je ne suis pas le seul observateur critique à exprimer de sérieuses réserves sur ce spectacle. Dans les semaines qui suivent, nous apprenons que les représentations de Carnets de voyages prévues en novembre au Théâtre des Deux Mondes, avenue Chabot, sont reportées en mai.


Toucher terre


4 juin 2009. Neuf mois exactement après ma visite à la Cinquième Salle, je me rends aux Deux Mondes, dans le quartier Saint-Michel. Pierre MacDuff, directeur général de la compagnie, m’a invité à assister à une représentation de la seconde version de Carnets de voyages ; il jugeait que j’avais reçu la première proposition avec ouverture, et ce, « malgré ses aspérités », m’écrit-il. Curieux de suivre l’évolution du spectacle, mais un brin sceptique, j’accepte sa proposition.


En ce bel après-midi de juin, je découvre une proposition assainie, débarrassée d’un certain nombre de scories et reposant sur une fable plus claire, plus accessible. On table davantage sur la relation entre les personnages dont on a gommé certaines ambiguïtés pour les planter plus judicieusement du côté de la fiction. L’humour et la tendresse suppléent fort bien à des élans lyriques qui, dans la première version, alourdissaient inutilement le texte. Le jeu des interprètes semble assoupli, plus sympathique.


À travers les branches, Pierre MacDuff m’explique que, à la suite de la série de représentations données à la Place des Arts, la compagnie a choisi de renvoyer le spectacle en atelier quelques mois plutôt que de le remettre à l’affiche dès novembre. Ce premier contact avec le public et les observations des amis, des connaissances et des critiques avait poussé les Deux Mondes à retravailler substantiellement les différentes propositions. La compagnie a préféré modifier son calendrier, quitte à rater la foire internationale CINARS, afin de se donner le temps de réfléchir, de remettre en question, d’essayer de nouvelles avenues.


Ce parti pris pour le work-in-progress reste l’une des rares exceptions confirmant la règle d’un modèle de production et de diffusion du théâtre québécois engoncé dans un rythme mal adapté à certaines démarches : on répète, on joue trois ou quatre semaines, puis on passe au suivant. Les reprises comme les tournées restent relativement rares. Peut-on rêver à d’autres façons de faire, qui nécessiteraient une autre gestion du temps, de l’argent et de multiples agendas, mais qui permettraient une plus longue durée de vie pour certains spectacles ?


Ma « fréquentation » de Carnets de voyages continue également de nourrir mon incessant questionnement sur les rôles que la critique peut ou pourrait jouer dans notre paysage culturel.


Elle semble avoir participé concrètement ici à la transformation d’un objet dont l’évolution me sera apparue dans une belle lumière. Bien hâte d’attraper la pièce dans sa plus récente incarnation.

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