C’est du sport! - Ce qui compte

Quand j’étais petit, c’est-à-dire avant d’être gros, j’écoutais les commentateurs évoquer régulièrement les exploits de Stanley Frank Musial, aussi connu sous le sobriquet de « Stan the Man », qui avait pris sa retraite en 1963. Celui-là, assurait-on, avait été l’un des meilleurs frappeurs de tous les temps, une assertion appuyée par des statistiques ronflantes : moyenne au bâton en carrière de, 331, 475 circuits, 1951 points produits. Il avait conduit trois fois les Cards à la conquête de la Série mondiale dans les années 1940, à une époque où St. Louis constituait le Far West du baseball majeur, de telle sorte que Musial n’obtenait pas le quart de la publicité faite à d’autres grands cogneurs contemporains comme Joe DiMaggio ou Ted Williams. Mais il était le roi de son vaste territoire.


De fait, Musial frappait tellement bien que le lanceur Preacher Roe, qui l’avait affronté dans l’uniforme des Pirates puis des Dodgers, disait que la meilleure façon de le retirer consistait à « lui donner un but sur balles et tenter de le prendre à contre-pied au premier but ».


Musial était aussi reconnu pour être un gentilhomme, qui ne refusait jamais une demande d’autographe ni de jaser avec les amateurs. « Je n’ai jamais, jamais de toute ma vie, entendu une seule personne dire de lui autre chose que du bien », racontait Willie Mays. « Stan the Man » avait 92 ans.


Et puis, Earl Weaver a aussi passé l’arme à gauche, à 82 ans. Lui, je me souviens de l’avoir vu à l’oeuvre. Et quelle oeuvre, mes amis. C’était le bon temps où les joutes de la Série mondiale étaient disputées en après-midi, et nous pouvions capter quelques manches à la télé au retour de l’école. Weaver était le gérant des Orioles de Baltimore, et les Orioles se rendaient souvent en Série mondiale.


Weaver était un fin stratège qui avait en horreur l’amorti-sacrifice et le court-et-frappe, mais il faisait surtout notre bonheur lorsqu’il bondissait hors de l’abri des joueurs et allait enguirlander un arbitre, le visage à quelques millimètres de celui de l’autre, un index réprobateur dressé. Le bouillant et diminutif Weaver valait souvent le prix d’entrée à lui seul. Il a été expulsé d’un match 98 fois dans sa carrière, dont deux fois lors d’un même programme double.


Weaver, qui avait l’habitude de fumer une cigarette pendant l’hymne national, avait le langage ordurier facile, mais il a aussi laissé quelques propos mémorables. Pendant une passe difficile, il avait par exemple déclaré : « Nous sommes tellement mauvais que deux circuits consécutifs, ça signifie un aujourd’hui et un autre demain. »


L’ancien arbitre Ron Luciano avait bien cerné l’homme, dans un livre publié en 1982. « Le problème, quand on affaire à Earl, c’est qu’il est rancunier. D’autres gérants vont gueuler s’ils sont en désaccord avec une décision, mais vous pouvez toujours aller prendre une bière avec eux après le match. Pas Earl. Il n’oublie jamais. Il vous en veut même pour ce qui s’est passé dans les ligues mineures. Il y a deux ou trois ans, j’ai rendu une décision controversée au marbre. Earl s’est précipité hors de l’abri en criant que c’était la même mauvaise décision que celle que j’avais rendue à Elmira en 1966. Cela peut vous affecter. »


Et on méditera sur une perle de sagesse d’Earl Weaver : « Ce qui compte, c’est ce que vous apprenez une fois que vous savez tout. »

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