Richard Garneau 1930–2013 - Un monument disparaît

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	Richard Garneau mérite sans conteste une place sur la plus haute marche du podium des grandes personnalités du Québec, selon tous les professionnels qui ont eu le privilège de le côtoyer.</div>
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir
Richard Garneau mérite sans conteste une place sur la plus haute marche du podium des grandes personnalités du Québec, selon tous les professionnels qui ont eu le privilège de le côtoyer.

À la petite école, on nous enseignait dans les cours de catéchèse que derrière la création de toute chose se trouvait la sainte Trinité, formée d’un Père, d’un Fils et d’un Saint-Esprit, un concept relativement alambiqué où ils étaient à la fois trois et un seul, mais il fallait prier et ne pas trop poser de questions. Quelques-uns d’entre nous n’étaient cependant pas dupes de cette histoire : nous étions convaincus que la véritable messe hebdomadaire se déroulait le samedi soir, qu’elle avait pour nom La soirée du hockey et que la vraie trinité, comme un trio sur la patinoire, était constituée de ses principaux officiants, René Lecavalier, Lionel Duval et Richard Garneau. C’est vers eux que nos yeux d’enfants se tournaient pour trouver le réconfort, pour savoir qu’au fond, il n’y avait bel et bien que le hockey dans la vie.

Passé 80 ans, Richard Garneau avait encore la voix claire, le timbre chaud, le propos fluide. Pour tout dire, il donnait l’impression qu’il serait toujours là, qu’il était éternel. Sa disparition soudaine à la suite de complications liées à une chirurgie cardiaque, dimanche matin, alors qu’on pouvait encore l’entendre au micro de Radio-Canada il n’y a pas un mois et qu’on ne pouvait se douter de rien, ébranle et laisse un grand vide tout à la fois. Il faisait pratiquement partie de la famille, dans laquelle il entrait par le truchement des ondes.


Au bon vieux temps du hockey, Lecavalier, c’était la joute elle-même. Duval et Garneau, eux, devaient faire en sorte qu’on demeure au poste pendant les entractes, même si c’était plus facile qu’aujourd’hui parce qu’il n’y avait que deux chaînes et pas de commande à distance. Ils étaient assis sur des bancs dans un petit studio attenant au vestiaire du Forum, et ils interrogeaient des joueurs essoufflés, une serviette autour du cou qu’ils passaient toutes les cinq secondes sur leur visage où la sueur dégoulinait en torrents et qui disaient « les gars y jouzent ben ». Autant les questions étaient déclinées dans un excellent français, autant les réponses montraient une tendance à frôler l’inintelligibilité. On aimait ça quand même.


Mais en plus, Richard Garneau semblait toujours être celui qu’on désignait pour aller faire un tour dans le vestiaire des champions. À l’époque, le Canadien de Montréal remportait la Coupe Stanley presque chaque année, et les célébrations étaient fréquentes. Avec bonne humeur, Garneau allait au front même s’il savait qu’il n’en sortirait pas indemne : invariablement, Guy Lapointe, ou Yvon Lambert, ou Mario Tremblay lui verserait une bouteille de champagne sur la tête maculant son beau veston bleu poudre, et c’est avec les yeux qui piquent qu’il devrait procéder à ses entrevues. Le métier de reporter sportif n’était pas sans risques, mais il ne fallait pas avoir peur de se (faire) mouiller pour l’accomplir.

 

***


Des années plus tard, début 1992 pour être précis, après que Garneau eut succédé à Lecavalier sur la galerie de presse et eut lui-même passé le flambeau à Claude Quenneville, un jeune journaliste qui en était à ses premières armes reçut une assignation particulière : lire le premier livre de l’annonceur-vedette et rencontrer ce dernier pour un article dans La Tribune de Sherbrooke. Le livre, autobiographique, s’intitulait À toi, Richard… et portait en sous-titre « Altius, Angélus, Airbus », afin de souligner la passion de l’auteur pour l’olympisme, de rappeler son enfance dans le cadre religieux strict qui caractérisait le Québec des années 1930 et 1940 et d’évoquer les multiples voyages que les sports lui avaient permis, chanceux, de faire à travers le monde.


Le jeune journaliste était terrorisé. Quoi ? Interroger un monument, même si celui-ci aurait été le premier à être gêné par un pareil qualificatif ? Avait-il le quart des qualifications nécessaires pour ne pas passer pour un minable ? Et si par malheur, malgré toute l’admiration qu’il vouait à la légende de la télévision et de la radio, il trouvait que le récit n’était pas très bon ? Il n’en dormit pas pendant quelques jours. Heureusement qu’il était encore jeune.


Mais il n’avait pas à s’inquiéter. D’abord, le livre était excellent, au point qu’on éprouvait de la difficulté à le mettre de côté. Un sacré conteur à la vaste culture, qui narrait avec un humour qu’on ne lui soupçonnait pas son passé tout aussi étonnant de gamin turbulent, indiscipliné, rebelle aux autorités. Une reconstitution captivante et désopilante, aussi, des premières heures de la radio et de la télévision, où la verdeur et l’audace étaient des vertus cardinales alors que tout ou presque restait à inventer.


Ensuite, l’homme lui-même était tout ce dont un intervieweur peut rêver. La classe faite homme. Charmant, affable, éloquent, respectueux, drôle. Et d’une immense modestie, comme toujours. Le jeune journaliste allait pouvoir poursuivre sa carrière.


***


Quand on croisait Richard Garneau, il avait toujours un bon mot pour vous, une parole d’encouragement, ou alors il vous racontait une blague de pince-sans-rire ou une anecdote tirée de sa mémoire encyclopédique. Il disait souvent que René Lecavalier lui avait enseigné une chose essentielle : ne jamais cesser de s’émerveiller devant l’objet de son travail, sinon changer d’emploi. À 82 ans, la durée n’avait pas élimé son regard, qu’il avait de toute évidence conservé intéressé et fasciné et qu’on ne pouvait s’empêcher de deviner alors qu’il décrivait en communicateur au talent hors du commun un 100 mètres enlevant, une cérémonie olympique originale ou la puissante beauté des paysages du Tour de France.


Dans une entrevue accordée au Devoir en 2002, il déclarait : « Je ne veux pas prendre ma retraite. Ils devront m’arrêter parce que je vais continuer ! » Personne n’a jamais eu l’intention de l’arrêter, et sa voix s’éteint beaucoup trop tôt. Il est singulier de penser qu’on ne l’entendra plus.

10 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 21 janvier 2013 07 h 18

    Une inspiration pour le journalisme propre

    Merci, Monsieur Garneau, pour toutes ces années à titre de commentateur sportif!

    Vous resterez en effet un idéal à atteindre.

    Les télévisions au Canada, et plus particulièrement au Québec, vous rendront sûrement un hommage bien mérité.

    Espérons aussi que Don Cherry vous recommandera comme un modèle à suivre pour le temps qu'il lui reste à l'antenne de la télévision anglophone.

  • Gilles Roy - Inscrit 21 janvier 2013 07 h 44

    La paire

    Certes, le trio Lecavalier/ Garneau / Duval formait une fichue bonne première ligne (identitaire, on dira). N'empêche que le duo Garneau / Malléjac payait de mine, également. Le premier, grand seigneur d'ici (Radio-Canadien jusque dans les ongles), le deuxième, au tempérament bouillant (assez PCF), créaient ensemble une chimie assez improbable (voyageuse), mais tout à fait réussie.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 21 janvier 2013 08 h 17

    Époque disparue

    Les hommes et les femmes de cette grande génération avaient presque tous fait des études dites «classiques». Ils étaient diplômés d'autre chose que d'Occupation double.

    Desrosiers
    Val David

    • Fernande Trottier - Abonnée 21 janvier 2013 13 h 26

      Comme vous avez raison...d'une grande culture, un français impeccable, etc.., dommage que cela ait été "scrappé", aussi on les reconnaît ces personnes qui ont eu le privilège de faire de telles études. Ce n'est pas avec occupation double que l'on devient érudit.

  • Normand Chaput - Inscrit 21 janvier 2013 09 h 33

    à toi Richard . . .

    Il y a des articles pour un chroniqueur qui sont plus faciles que d'autres à écrire. On sent que vous pourriez en parler pendant des heures. J'imagine que le sujet y est pour quelque chose.

  • Solange Bolduc - Inscrite 21 janvier 2013 11 h 08

    Un homme qui a atteint la splendeur lumineuse !

    On en aurait tant besoin encore de ces statures d'hommes ou de femmes, si rarissimes!

    Merci pour votre témoignage, et même si je n'étais pas une fan de hockey! On connaissait le grand homme, sans le connaître personnellement ! Il suscitait l'admiration ! On le savait grand dans tous les sens du mot!