Jeu de dames ontarien

Ottawa — Cela mijote dans la grande marmite libérale canadienne. Trois partis doivent se choisir un nouveau chef d’ici la mi-avril. Les neuf candidats à la course à la direction du Parti libéral du Canada croiseront le fer, pour la première fois, demain. Le même jour, les trois aspirants chefs du Parti libéral du Québec s’affronteront de nouveau. Du côté de l’Ontario, les débats sont terminés et le choix du successeur à Dalton McGuinty aura lieu la fin de semaine prochaine à Toronto.

Cette dernière course, dont le résultat pourrait, d’une certaine manière, avoir un effet à l’échelle fédérale, est celle que personne n’avait prévue. Le 15 octobre dernier, Dalton McGuinty a vraiment pris tout le monde par surprise en annonçant, non seulement la prorogation de la session parlementaire à Queen’s Park, mais sa démission à la tête de la province. Une décision controversée, car son gouvernement est minoritaire, engagé dans une bataille rangée avec une grande partie de ses enseignants - ses alliés d’hier - et emmêlé dans plusieurs controverses.


Devenir premier ministre a ses attraits et sept candidats se sont jetés dans la mêlée, cinq ministres et deux autres qui l’ont déjà été. Depuis, l’un d’entre eux, le député Glen Murray, s’est désisté au profit de Kathleen Wynne.

 

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Les distinctions entre les candidats sont subtiles, mais révélatrices des courants qui traversent actuellement la famille libérale. Kathleen Wynne représente sans conteste le courant progressiste. Elle a fait de la justice sociale son thème central, tout en disant tenir à la prudence fiscale, et ne cache pas qu’elle pourrait coopérer avec le Nouveau Parti démocratique. Déjà députée, elle rappellerait l’assemblée dès la mi-février pour y présenter un discours du Trône. L’autre femme dans la course, Sandra Pupatello, est plus conservatrice sur le plan économique. Elle est reconnue pour sa fibre partisane et aime insister sur le fait qu’elle ne vient pas de Toronto. N’étant plus députée, elle devra se faire élire lors d’une élection partielle, mais ce n’est qu’après, dit-elle, qu’elle convoquerait l’assemblée, ce qui ne plaît à aucun autre candidat.


Ces deux femmes menaient la course à la sortie de la sélection des délégués, la semaine dernière. Mme Pupatello a terminé en première place (27,4 %), suivie dans l’ordre par Mme Wynne (25,2 %), Gerard Kennedy (14 %), Harinder Takhar (13,3 %), Charles Sousa (10,8 %) et Eric Hoskins (5,7 %).


Mais ces résultats ne présagent rien. Le processus de sélection du chef est le même qui a permis à Dalton McGuinty, alors quatrième, de se faire élire en 1996 et à Stéphane Dion, de partir de la troisième place pour ravir la couronne libérale fédérale en 2006.


La raison est simple. En plus des quelque 600 délégués d’office, 1837 délégués, élus localement selon leur appartenance à un camp ou un autre, voteront, tour après tour, pour le prochain chef. Mais ils ne sont liés par leur choix initial qu’au premier tour. La grande inconnue demeure leur second choix, tout comme les préférences des délégués d’office et des indépendants.


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Le choix des libéraux ontariens ne pourra laisser les élus fédéraux indifférents, tous partis confondus.


Si l’élection du nouveau chef mène à une coopération avec le NPD plutôt qu’à une élection précipitée, la pression se fera sentir sur les deux partis fédéraux pour qu’ils ne ferment pas complètement la porte à une expérience similaire. Le sujet sera d’ailleurs à l’ordre du jour du débat de dimanche entre les candidats à la direction du PLC.


Mais un accord entre libéraux et néodémocrates ontariens ferait aussi grand plaisir au chef conservateur Stephen Harper, qui pourrait ressortir son épouvantail de la méchante coalition. Son homologue conservateur ontarien, Tim Hudak, est d’ailleurs déjà passé à l’offensive sur ce front.


Si, par ailleurs, le congrès aboutit à l’élection d’un chef jugé plus conservateur sur le plan économique et plus prudent sur le plan social, comme l’était M. McGuinty, cela confortera bien des candidats à la direction du PLC. La majorité n’ont que l’économie à la bouche et semblent vouloir avant tout ramener au bercail ces libéraux « bleus » qui ont fait une grande partie du succès de Stephen Harper en 2011.


Le choix du chef ontarien risque peu d’influencer le choix du chef fédéral, mais il peut influer sur les choix stratégiques subséquents. Pour démontrer leurs ambitions pancanadiennes, tous les candidats du PLC insistent sur la nécessité de percer dans l’Ouest, en particulier en Alberta et en Colombie-Britannique, qui auront 12 sièges de plus en 2015, pour un total de 76 sièges. (L’Ouest en aura 104 au total si on ajoute ceux du Manitoba et de la Saskatchewan.) Mais l’Ontario reste le terrain de chasse privilégié avec ses 121 sièges sur les 338 que comptera alors la Chambre. Pour reprendre solidement pied en Ontario où il n’a plus que 11 députés, le PLC doit déterminer si son plus grand potentiel de croissance se trouve sur sa gauche ou sur sa droite.


Comme l’élection provinciale ontarienne devrait avoir lieu bien avant celle, fédérale, de 2015, elle donnera aux libéraux fédéraux l’occasion de jauger la justesse ou non de la stratégie de leurs cousins ontariens et de s’ajuster, s’il le faut. Mais des leçons qu’ils en tireront pourrait dépendre leur propre avenir.

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