L’année des vétérans

De tout temps le cinéma a contribué à promouvoir la tyrannie de la jeunesse et de son corollaire, la beauté. Les spectateurs, nous informe implicitement l’industrie du cinéma par les choix qu’elle fait, préfèrent les histoires contemporaines, les personnages jeunes, les acteurs dans le vent et préférablement sexys. Sur le fond, rien n’a changé et la révolution n’est sûrement pas pour demain. Mais on observe cette année un courant, une tendance, une nostalgie peut-être, à travers une relative abondance de films tournés vers le « bel âge » et portés par des interprètes vétérans.


L’affection soudaine des décideurs pour les aînés semble du reste partagée par les spectateurs. En témoigne l’accueil public prodigieux réservé au magnifique nouvel opus de Michael Haneke, centré sur un vieux couple éprouvé par la maladie. Avec en outre sa Palme d’or à Cannes et ses cinq nominations aux Oscar, Amour, instant de grâce cathartique, prend valeur d’assaut rebelle contre l’obsession de la jeunesse, de la vitesse et du commerce. Il y avait d’ailleurs quelque chose de jouissif à voir dimanche dernier son auteur recevoir le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère des mains de son compatriote Arnold Schwarzenegger, un faux acteur qui incarne toutes les valeurs contre lesquelles le vrai cinéma de Haneke s’érige depuis Benny’s Video. La candidature-surprise d’Emmanuelle Riva (85 ans ) à l’Oscar de la meilleure actrice, annoncée la semaine dernière, fait d’Amour le premier symbole de cet épiphénomène géronto-affectif.


Plusieurs autres films y contribuent. Comme, par exemple, Quartet, la première réalisation de Dustin Hoffman (75 ans), qui nous transporte en Grande-Bretagne dans une maison de retraite pour musiciens et artistes lyriques, dont les personnages principaux sont campés par Maggie Smith (78 ans), Tom Courtenay (75 ans) et Pauline Collins (72 ans). Le film arrive en salle ce vendredi à temps pour prendre le relais d’un autre très semblable, The Best Exotic Marigold Hotel, succès-surprise qui vient de quitter l’affiche après cinq mois d’exploitation et qui met en vedette Judi Dench (78 ans), Tom Wilkinson (64 ans) et à nouveau l’irremplaçable dame Maggie.


De ce côté-ci de l’Atlantique, les vieux acteurs ont aussi la cote. Le 1er février, Al Pacino (72 ans) reprend du service dans Stand Up Guys, un « buddy-movie » à l’ancienne dans lequel il partage la vedette avec ses congénères Christopher Walken (69 ans) et Alan Arkin (78 ans). Ce dernier concourt d’ailleurs pour l’Oscar du meilleur acteur de soutien pour son rôle dans Argo. Preuve que l’Académie, qui honorait entre autres l’an dernier Christopher Plummer (83 ans) et Meryl Streep (63 ans), s’est découvert une passion nouvelle pour les vieux routiers, les rivaux d’Arkin dans la même catégorie ont pour nom Robert De Niro (69 ans), épatant en père superstitieux de Bradley Cooper dans Silver Linings Playbook, et Tommy Lee Jones (66 ans), qui compose un sobre et fascinant Thaddeus Stevens dans le Lincoln de Spielberg. Ce même film marque aussi le retour au grand écran de Sally Field (66 ans), une actrice doublement oscarisée (et candidate cette année à l’Oscar du meilleur second rôle féminin), qui a fait le plein d’admirateurs récemment à travers la télésérie Brothers Sisters.


Ironiquement, le seul prix traditionnellement dévolu à un vieillard durant les Golden Globes, soit le Cecil B. De Mille Award récompensant une carrière, a été cette année attribué à une cinéaste et actrice de 50 ans, Jodie Foster, qui du même souffle annonçait sa retraite du jeu et son envie de retourner, comme réalisatrice, à un cinéma artisanal sans ambitions commerciales tel que celui pratiqué par les cinéaste du temps qu’elle avait dix ans. C’est tout à son honneur, même si son discours sonnait, à mon grand regret, comme un adieu.


« En vieillissant, les acteurs deviennent meilleurs. C’est un artisanat - voire un art lorsque nous arrivons à l’élever à ce niveau - qu’on maîtrise de mieux en mieux avec la pratique », me confiait il y a quelques années l’actrice américaine Patricia Clarkson pour rendre compte du paradoxe selon lequel l’industrie du cinéma tend à se détourner des acteurs chevronnés pour miser sur l’attrait de la nouveauté. Il semblerait que la stratégie ait moins bien fonctionné cette année. Réjouissons-nous.

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