Une vie de choix

Photo: - Le Devoir

Et dire qu’on aspirait à la liberté. Liberté de choisir, surtout. Une façon comme une autre de se sentir souverains. Nous voilà pourtant saisis de perplexité qui se mutera en angoisse dans les prochaines minutes à la vue des dizaines de variétés de Tylenol qui s’offrent à nous à la pharmacie. Nous nous résignerons à acheter du « régulier », non sans éprouver un léger doute quant à la qualité réelle et au potentiel caché de cet achat. Et si on avalait une Tylenol tout de suite pour vaincre la migraine que nous cause l’embarras du choix ?


Le « régulier » est un aveu de défaite devant la complexité des étiquettes, et la marque maison, une façon d’afficher son indépendance face au marketing, ou de payer moins cher, un autre choix en soi. Pas si con, au fond. Mais qui pourra nous l’affirmer sans l’ombre d’un doute ?


Chaque achat, chaque décision consumériste est devenu une torture telle qu’il nous faut faire appel à des spécialistes diplômés, coachs de la culture du conseil pour nous aiguiller dans nos démarches laborieuses à l’échelle planétaire. Et pour les plus méticuleux, songer à notre empreinte carbonique et au nombre d’esclaves ou d’enfants qu’on fait bosser pour nous entoure d’une aura de remords la moindre décision. Moins on sait, mieux on se porte, c’est connu.

 

Un engrenage de décisions


En dégustant l’essai de la philosophe Renata Salecl, j’ai éprouvé ce sentiment jouissif de satisfaction qui accompagne la lecture quand l’ouvrage décrit ce que vous ressentez confusément sans arriver à très bien l’exprimer. La tyrannie du choix m’a expliqué pourquoi je détestais tant magasiner.


Nous sommes coincés dans un engrenage de décisions qui ne concernent pas que le meilleur yogourt ou l’achat d’un téléphone intelligent rendu caduc dès sa mise en marché. Chaque aspect de nos vies, de l’emploi au bonheur, de notre apparence à la santé physique ou à la maladie (on a le choix de guérir, paraît-il), en passant par l’amour, faire des enfants ou des placements judicieux, est un choix. Et on nous somme de décider. Tant pis pour vous si vous êtes né sous le signe de la Balance ou du Branleux.

 

Le principe de non-satiété


« L’idéologie industrielle postcapitaliste tend à traiter l’individu comme si sa jouissance était sans limites, un être capable indéfiniment de repousser les frontières du plaisir et en mesure de satisfaire constamment ses désirs qui sont eux-mêmes en expansion continue », nous explique Mme Salecl. Le choix s’est muté en tyran qui nous confronte à notre peur de l’échec et à notre culpabilité face au « mauvais » choix. Réussir, c’est choisir.


Sous prétexte de nous aider à nous singulariser et à devenir une version améliorée de nous-mêmes, ces choix se sont retournés contre nous. Non seulement notre vie est compliquée, mais elle ne nous satisfait pas davantage, tout en augmentant l’anxiété et les fringales consuméristes : « Ce n’est pas un hasard si le capitalisme postindustriel proclame son adhésion à l’idéologie du choix, car elle lui permet avant tout de perpétuer sa domination », note la philosophe.


Tous les parents connaissent le principe des « limites » et de l’apaisement qu’il procure sur une marmaille « protestante », mais rassurée. Nous ne sommes pas si différents de nos enfants. Le neuroscientifique américain Jonah Lehner nous explique même pourquoi dans son essai Faire le bon choix. Notre cerveau serait en état de « désaccord indécis » par défaut. « Divers éléments mentaux soutiennent en permanence que les autres éléments se trompent. La certitude impose un consensus à la cacophonie intérieure. » Selon le scientifique, être certain procure un sentiment agréable. Nous voilà apaisés. Notre cerveau comportant plusieurs aires cérébrales, nous ne savons jamais à laquelle obéir. L’absence de choix nous inviterait donc à emprunter une pente toute tracée, sécurisante, balisée.


Exemple intéressant parmi tant d’autres, Renata Salecl rapporte que des gens en bonne santé à qui l’on demandait s’ils aimeraient choisir leur traitement en cas de diagnostic de cancer répondent favorablement dans 65 % des cas. Lorsqu’ils reçoivent un diagnostic de cancer, il n’y a plus que 12 % de volontaires à désirer porter le fardeau du choix. Quand il est question de vie ou de mort, on préfère ne pas se sentir responsable de ses choix.

 

Faut faire avec


En matière de choix, on n’aborde jamais les véritables enjeux, soit tous les aspects de nos vies où la roulette russe devient le déterminant le plus important. Notre naissance, notre nationalité, notre classe sociale, la couleur de notre peau, notre physique enviable ou non, notre intelligence, notre sexe et notre orientation sexuelle, notre passage dans une période donnée de l’histoire de l’humanité, la mort à venir (choisie ou non), sont autant de variables avec lesquelles nous devons composer obligatoirement avant de choisir entre 465 canaux de télévision.


Et à l’amour comme à la guerre, là encore nous entretenons l’illusion du choix des armes. Le « TDAH amoureux » (trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité) est longuement examiné par Renata Salecl, qui parle de non-engagement chronique alimenté par les sites de rencontre et autres réseaux sociaux. Même en amour, la simplicité volontaire monogame semble une option de ringards ou de vieux trognons limités dans leurs choix.


Parlons-en, de cette fameuse simplicité volontaire, cette pauvreté consentie qui fait grimacer notre philosophe de la tyrannie. Oui, on peut toujours prendre du recul, mais jamais totalement. Pour elle, on a encore affaire à un autre choix de consommation entretenu par des bien-nantis qui célèbrent les vertus de la pauvreté et feignent de croire que leurs choix sont rationnels.


Finalement, conclut Renata Salecl, le choix ultime - et que nous n’avons pas -, c’est la possibilité de rejeter la société capitaliste qui nous a entraînés dans cette surenchère de choix.


À choisir, on s’en passerait.


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com: @cherejoblo


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Parcouru l’édition de février du magazine L’actualité, qui nous propose un dossier sur la façon de simplifier nos vies. Un texte sur l’angoisse du choix, signé Mélanie Saint-Hilaire, nous apprend même que l’esprit humain peut analyser jusqu’à sept possibilités. Au-delà, il paralyse. Des recherches ont démontré que plus on limite les choix, plus on vend. Et des détaillants commencent à s’y mettre. On y apprend aussi qu’un supermarché standard garde dix fois plus de produits qu’en 1950 sur ses étagères. Je me demande combien de chicanes de couple on s’éviterait si le jus d’orange ne venait pas en 56 variétés, avec calcium, avec omégas, avec antioxydants, avec pulpe ou sans, bio ou pas ?


Souri en lisant Dress Code -Le bon vêtement au bon moment (Robert Laffont). Un livre drôle à l’humour très franchouillard, agrémenté de photographies de looks pour l’occasion. On nous indique comment nous vêtir pour faire notre coming out (ou sortir de la garde-robe, en français), pour larguer quelqu’un, pour aller au gym, pour dormir (quoique nu, c’est pas mal économique), pour un entretien d’embauche, quand on est malade (!), quand on fait le ménage ou quand on est vieux. Guitry disait que le luxe est affaire d’argent et l’élégance, question d’éducation. Un guide pratique pour choisir entre le pire et le moins pire. Et comme la mode change vite, le bouquin est peut-être déjà dépassé, mais pas son esprit.

 

Reçu L’infiniment peu de Dominique Loreau (J’ai Lu), petit livre écrit par la « gouroute » du « peu c’est mieux » et « dans les petits pots les meilleurs onguents ». Peu posséder, peu dépenser, peu consommer, peu manger, peu d’amis mais de vrais, se libérer de son ego, un éloge de la frugalité intellectuelle et un autre de la fadeur, de la minutie et de l’humilité. Pas exactement au goût du jour ! « Pour être gai, il faut être libre, et pour être libre, il faut cesser d’accumuler les fardeaux sur ses épaules. » Jacques Languirand en parle à son émission demain (20 h, à la Première Chaîne de Radio-Canada) et a été transformé par ce livre au point de regretter de ne pas l’avoir lu avant d’être octogénaire. « Le très petit est un accès au très grand », comme disait Tatsuo. L’auteure (dont je vous ai souvent parlé) vit au Japon et a fait carrière en propageant l’esprit du zen au plan matériel.

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JOBLOG
 

Du poison dans l’assiette

L’ONF nous a habitués à des documentaires de qualité sur bien des sujets, y compris l’alimentation. Sur son blogue, écrit par Catherine Perreault, on trouve une entrée intéressante qui regroupe huit documentaires et films d’animation autour du contenu de notre assiette. Effet bœuf, La pirouette, Le poids du monde, Animastress, Main basse sur les gènes — ou les aliments mutants et Bacon, le film sont du nombre et certains peuvent même intéresser les enfants. Une éducation reste à faire et jouer à l’autruche ne fait qu’aggraver une réalité qui nous concerne tous en coûts environnementaux, de santé publique et humains. Sans parler des animaux utilisés à des fins de rendement commercial sans égard pour leur bien-être. Nous avons encore le choix de nous en soucier et de ne pas acheter.

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