Théâtre - La question de la semaine

La question que posent cette semaine les Écuries est fort intéressante. « Que vaut ta présence ? », demandera-t-on systématiquement au spectateur désirant se procurer un billet pour assister à Richard III, que présente jusqu’au 19 janvier la compagnie française l’Unijambiste sur la scène du théâtre de la rue Chabot. Si la familiarité d’un tel tutoiement pourra en effaroucher quelques-uns, l’initiative s’inscrit dans la volonté de la maison de secouer un peu les rapports unissant le théâtre et son public.

Ainsi, aucun tarif n’a été préétabli, chacun étant libre de débourser le montant qui lui convient pour obtenir sa place. Rappelons qu’à Montréal, assister à une représentation théâtrale professionnelle coûtera entre 20 $ et 60 $ ; aux Écuries, l’entrée est habituellement fixée à 25 $.

 

Préchiffrer une expérience


En jargon sociologique, le théâtre appartient à la catégorie des « biens d’expériences » dont la consommation ne vise pas l’assouvissement d’un besoin, mais plutôt la recherche de sensations inédites. L’offre dépassant (et de beaucoup) la demande dans le secteur culturel, un choix s’impose. L’amateur se servira d’un certain nombre d’indicateurs - goûts personnels, notoriété de l’artiste, critiques ou bouche à oreille favorables - afin de circonscrire un peu le risque qu’il prend au moment d’investir temps et argent dans un livre, un disque, un film, un spectacle.


C’est justement cette conception du rapport à la culture que les Écuries souhaitent ébranler un peu avec ce que le centre de création et de diffusion présente humblement comme une expérience. La question posée est volontairement complexe : si elle permet au visiteur d’investir selon son budget, elle l’oblige aussi à réfléchir à la valeur de sa propre présence, donc notamment de son écoute et de sa disponibilité. Utilisées habituellement pour mesurer - bien subjectivement, convenons-en - le degré d’engagement d’un interprète sur la scène, ces qualités se voient ainsi valorisées aussi chez le spectateur, acteur discret mais pourtant essentiel de l’événement d’art vivant.


Évidemment, l’humain étant une créature d’habitudes, il n’est guère aisé de l’en faire déroger.


Questionnée à la veille de la première de Richard III, la directrice des communications des Écuries, Isabelle Mandalian, avoue que la grande majorité des spectateurs s’étant procuré des billets en prévente semblaient pris de cours au moment de fixer le montant de leur contribution. « La plupart d’entre eux s’informent sur le tarif habituel et choisissent de s’y tenir, à quelques dollars près », dit-elle, précisant que, pour l’instant, peu de gens avaient réellement testé les limites de l’exercice.

 

Repenser l’espace public


Isabelle Mandalian a ri lorsque je lui ai demandé si on pouvait monnayer sa place autrement qu’en argent, par des échanges de service par exemple. « Nous n’en sommes pas au troc, du moins pour l’instant », répond-elle, tout en reconnaissant que la guichetière aura peut-être à répondre à ce genre d’offre. Elle m’explique surtout qu’en assouplissant ainsi les modalités d’accès à son théâtre, l’équipe des Écuries et les directeurs artistiques des compagnies résidentes souhaitent tester, au-delà du coup de pub, un modèle qui tiendrait davantage du partenariat que d’une relation fournisseur-client.


Qui sait quels effets cette possibilité de moduler librement sa contribution financière aura sur l’ensemble de l’assistance : augmentation du sentiment d’appartenance de l’habitué, atteinte d’un nouveau public, malaise causé par la remise en question des règles habituelles ? Par les échanges qu’elle ne manquera pas de susciter dans le hall du théâtre, l’initiative devrait à tout le moins modifier le mode d’occupation du lieu théâtral par les spectateurs en créant, en marge de l’expérience esthétique, un espace de discussion citoyenne. Difficile de ne pas y voir une prise de position claire contre la tendance « Viens, Consomme, Dégage » décriée par Olivier Choinière, codirecteur artistique des Écuries, dans un texte où il dénonçait récemment la « dangereuse confusion » qui se serait installée entre la place publique et l’espace strictement marchand.


S’il s’agit pour l’instant d’un essai limité à cinq représentations, l’expérience Que vaut ta présence ? pourrait avoir des suites selon la teneur des commentaires qui seront formulés par les « participants ». Selon Isabelle Mandalian, la formule pourrait être adoptée à plus long terme. Si le pari s’avère risqué et un brin utopique, il faut reconnaître qu’il est fort inspirant.

 

***
 

Rappelons en terminant que les Écuries ont accueilli en octobre 2012 une nouvelle directrice générale, Mayi-Eder Inchauspé. Son prédécesseur à ce poste, David Lavoie, prenait la semaine dernière ses nouvelles fonctions à titre de directeur général adjoint du Festival TransAmériques, où il assistera Marie-Hélène Falcon. Peu connu du public, mais fort apprécié dans le milieu du théâtre, rare spécimen d’administrateur à la fois créatif et engagé, M. Lavoie fut au cours des années fort impliqué auprès d’organismes comme le Théâtre du Grand Jour, le Théâtre de la Pire Espèce, Cartes Prem1ères ainsi que les Écuries, dont il fut l’un des plus ardents défenseurs et architectes.

À voir en vidéo