Le Canada en Haïti - À qui au juste profite l’aide internationale?

Le ministre Julian Fantino, nommé à la Coopération internationale en juillet 2012, n’a visiblement rien d’un expert en développement.
Photo: La Presse canadienne (photo) Adrian Wyld Le ministre Julian Fantino, nommé à la Coopération internationale en juillet 2012, n’a visiblement rien d’un expert en développement.

Si Washington avait dit aux Américains d’éviter Toronto, ses gangs de rue et ses balles perdues, comment Julian Fantino, célèbre chef de police en Ontario, aurait-il réagi, en supposant que cette province, en pleine récession, ait misé sur le tourisme pour s’en sortir ? Or, le même Fantino, devenu patron de l’ACDI, l’Agence canadienne de développement international, a prévenu les touristes canadiens d’éviter Port-au-Prince. Il veut même que les Haïtiens se prennent en main plutôt que d’espérer plus d’argent du Canada.

Passe encore que l’ex-chef Fantino, un expert en police, tienne pour un échec, semble-t-il, la formation dispensée aux policiers haïtiens par des agents de la GRC. Mais à voir le bilan qu’il fait de l’aide au relèvement d’Haïti, le nouveau ministre n’a visiblement rien d’un expert en développement. Non seulement il ne comprend rien à la reconstruction d’un pays, mais il ne sait guère où l’aide canadienne est allée.


Haïti éprouvé, et désavantagé


Même des pays riches et fort bien équipés mettent des années à se remettre d’un désastre naturel. Comment Haïti aurait-il pu se relever en trois ans d’un séisme sans précédent ? New York a mis trois ans à nettoyer après le 11-Septembre les décombres du World Trade Center, ainsi que Michaëlle Jean le rappelait samedi dans La Presse. Montréal, ajoutait-elle, dépensera 180 millions de dollars en 2013 pour la collecte des déchets. Comment Port-au-Prince en ferait-elle autant avec moins d’argent ?


L’ex-gouverneure générale invite les partenaires d’Haïti à voir dans ce pays un « microcosme » des faillites et des succès de l’aide au développement. Les contribuables d’ici gagneraient, en effet, à connaître les projets et les bénéficiaires de l’aide apportée à ce pays. Les fonds de l’ACDI contribuent-ils à son développement économique ? Cet argent profiterait plutôt à des entreprises canadiennes, note également dans La Presse Frédéric Boisrond, chargé de cours à l’Université McGill.


L’aide canadienne va… au Canada


Après la catastrophe de 2010, l’ACDI a payé des habitations temporaires. Des sinistrés de Jacmel et de Léogâne ont pu, bien sûr, se loger. Mais à qui ces fonds, une trentaine de millions, sont-ils allés ? À des fournisseurs, entrepreneurs, travailleurs et experts d’Haïti ? Pas du tout. La fabrication a été donnée aux Maisons Laprise, de Montmagny, qui y a aménagé une usine et embauché des ouvriers d’ici. Et l’organisation a été confiée à SNC-Lavalin. Un projet de construction fort québécois, mais sans retombée économique pour Haïti.


Ce contrat lucratif pour des entreprises canadiennes n’est pas une exception en Haïti, mais plutôt la règle. Il en irait de même pour l’ensemble de l’aide internationale. Ce pays n’en toucherait qu’une faible partie. Les institutions internationales en seraient les principales bénéficiaires, non les autorités gouvernementales d’Haïti. Dans ce dernier cas, corruption et incompétence auraient dissuadé les donateurs étrangers de faire confiance à l’État haïtien.


Mais même un gouvernement démocratiquement élu à Port-au-Prince est tenu à l’écart des projets de développement. Sous prétexte de faire confiance à la « société civile », maintes ONG mènent leurs propres projets dans les domaines de la santé, de l’agriculture et de l’éducation. Ces organisations manquent, dit-on, de cohérence et surtout de concertation, ajoutant à l’anarchie qui accable ce pays, et laisse ses habitants dans une dépendance chronique à l’endroit des « amis » de l’extérieur.


Bref, un État parallèle, coupé de la population, prend la place d’un gouvernement national. Ce système a pour effet non seulement d’écarter les autorités locales de la planification du pays, mais aussi, chose non moins grave, d’implanter en Haïti des systèmes de gouvernance et de service qui n’en reflètent pas la culture ni le dynamisme des nouvelles générations. Faute de moyens propres, les Haïtiens et leurs dirigeants en sont encore réduits à souhaiter devenir des partenaires de leur avenir.


Entre-temps, s’il n’y a plus, dans ce Palais national en ruine, de grands voyous et de petits libérateurs pour détourner l’aide à leur profit personnel, en revanche, autour des pays donateurs, il ne manque pas de profiteurs versés dans l’art de s’enrichir à même les projets et programmes de « développement » international. Certes, Ottawa s’est permis d’évoquer la « corruption » en Haïti qui retarderait les efforts de construction. Mais un autre son de cloche est venu de Port-au-Prince.


La corruption n’est pas la chasse gardée d’Haïti


Dans Le Nouvelliste, en effet, un cadre de la planification faisait fin décembre, sous couvert d’anonymat, une déclaration qu’on aurait prise avec scepticisme autrefois, mais qu’il faut désormais recevoir avec sérieux : « Depuis des années et des années, une petite mafia canadienne fait la pluie et le beau temps en Haïti, au nom d’Haïti, avec l’argent du Canada. Ils savent avant nous les financements disponibles et les ficelles à tirer pour dénouer les cordons de la bourse. » L’ancien chef de police devrait faire enquête chez lui, ajoutait-il.


Même des projets tenus pour souhaitables et des financements honnêtes peuvent freiner le progrès en Haïti. Ainsi, ne risque-t-on pas d’y implanter trop souvent des systèmes lourds et coûteux peu compatibles avec la culture et les moyens de ce pays ? La santé, l’éducation, la construction, l’éthique professionnelle - sans parler de la démocratie - sont-elles de nos jours au Canada, notamment au Québec, de si grands modèles de succès qu’on veuille les implanter ailleurs au nom de la solidarité sociale ?


« Il y a beaucoup de charité mal ordonnée », confirmait ce week-end Michaëlle Jean, un témoin fort crédible de l’aide internationale.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

4 commentaires
  • Normand Charest - Inscrit 14 janvier 2013 07 h 54

    Bravo pour votre article, M. Leclerc. Une belle synthèse où l'on apprend beaucoup. Là où se trouve l'argent, se trouvent aussi les profiteurs, les mafias.

  • Jean-François Labadie - Abonné 14 janvier 2013 09 h 12

    De la poudre aux yeux

    Votre texte est tristement rempli de lieux communs plus ou moins réalistes ou encore pire, faux. Comme cette fausse idée - qui a fait la une pendant quelques jours ici en Haïti - à l'effet que le gouvernement canadien (et ou l'ACDI) a demandé aux touristes d'éviter Haïti dans le cadre du nouveau programme d'Air Transat. Il faut minimalement vérifier ses sources ! La mise en garde du gouvernement canadien est la même depuis plus d'une année et rien n'a été réitéré avec l'ouverture d'un éventuel tourisme canadien en Haïti. De la même manière, quand vous nous parlez de madame Jean comme d'une témoin fort crédible de l'aide internationale. Je ne sais pas vraiment à partir de quel critères et analyse vous définissez cette crédibilité, à la lire et à l'entendre, elle me semble passablement déconnectée du réel. Finalement, cette analyse du développement d'un État parallèle constitué par la société civile et éventuellement déconnecté du gouvernement et donc, de la population, me semble également au minimum bancale. Elle s'appui sur une hypothèse plus que boîteuse que la population serait davantage proche du gouvernement que de la société civile. Dans cette même logique, l'expérience ne montre pas que le gouvernement haïtienne a été capable de définir une vision cohérente et de la mettre en forme.

    JF Labadie
    Haïti

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 15 janvier 2013 23 h 10

      Oui, lieux communs pour lieux communs, disons que vous ne donnez pas votre place.

      Quelle crédibilité pour la Déclaration de Paris de 2005?

      Il faut harmoniser la coopération, l'inscrire dans l'approche local, non pas bilatérale, où elle est sujette aux «intérêts» du donateur, et n'est plus de l'aide au développement.

      La société civile n'est pas en soi une manipulation, mais elle le devient vite lorsqu'elle est synonyme de gestion décentralisée, d'aide liée, de concurrence entre les organismes. Rien dans tout ça ne bénéficie aux populations aidées, mais c'est une bonne manière d'offrir des emplois à nos travailleurs. Qu'en dites-vous?

  • Yvon Bureau - Abonné 14 janvier 2013 21 h 24

    Un palmarès nécessaire?

    Donner, c'est facile.

    Bien donner, c'est plus difficile. Donner pour que ça donne le plus de résultats.

    Bref, pour que les dons donnent le plus possible des impacts positifs et porteurs, loin des intérêts ou de la corruption.

    Pourrait-il y avoir un palmarès quant aux organismes aidant en Haïti? Les plus sûrs. Les plus efficaces et efficients.

    En termes le moins couteux en frais et le plus «impactifs» quant aux résultats concrets? Merci.

    Réflexion : et si l'aide ordonnée était plus coordonnée?