Perspectives - Les fous

La guerre contre la pauvreté dans le monde est un devoir trop sérieux pour abandonner sa conduite aux préjugés et aux approximations.

Don Cherry a poursuivi l’édification de son oeuvre à la gloire de la bêtise humaine, la semaine dernière. Le commentateur sportif du réseau anglais de la télévision publique canadienne s’est étonné, sur Twitter, du fait que le Canada ait donné 49,5 millions en aide au développement à Haïti alors que d’honnêtes Canadiens doivent encore faire la queue, parfois pendant de longues heures, pour être soignés dans les hôpitaux du pays. « Sommes-nous fous ? », s’est-il demandé.


Le pauvre homme aux idées encore plus douteuses que ses goûts vestimentaires s’est dit au moins rassuré de voir que le ministère de la Coopération internationale avait été confié à « un bon gars » doté du « gros bon sens ».


Ce bon gars, Julian Fantino, avait justement provoqué une commotion, quelques jours plus tôt, en annonçant son intention de geler toute nouvelle aide à Haïti qui, seulement au cours des trois dernières années, a été ravagé par une épidémie de choléra, trois ouragans et, bien sûr, le tremblement de terre que l’on sait qui aurait tué environ 250 000 personnes et laissé 1,5 million d’autres sans logement.


L’ancien chef de police s’est notamment dit choqué par les déchets qui jonchent encore les rues de Port-au-Prince alors que le pays dispose de tellement de chômeurs qui pourraient faire le ménage et que la République dominicaine voisine, elle, est tellement plus propre.


L’épisode a semé la consternation dans les rangs des experts et des organisations spécialisées. Il a relancé le débat sur les objectifs véritables des nouvelles politiques d’aide du gouvernement conservateur, mais aussi sur la qualité de la réflexion sur laquelle elles se fondent.


Le président américain, Barack Obama, annonçait, au même moment, la composition de son « Conseil pour le développement mondial ». Parmi les neuf experts retenus se trouve une jeune économiste française, Esther Duflo. Professeure au prestigieux MIT, la femme d’à peine 40 ans est l’une des stars montantes de la profession, au point qu’on la dit déjà promise au prix Nobel en raison de ses travaux empiriques sur les moyens de lutte contre la pauvreté.


Pour en finir avec le gros bon sens


Basés sur une méthodologie qui traduit aussi un point de vue sur les causes et les solutions de la pauvreté, les travaux de la professeure Duflo cherchent à appliquer autant que possible l’approche expérimentale des sciences de la nature. Tournant résolument le dos au gros bon sens et toutes autres affirmations qui ne soient pas solidement ancrées sur des données factuelles, ses recherches s’emploient à tester sur le terrain, auprès de groupes expérimentaux et de groupes témoins, toutes sortes d’hypothèses sur les meilleurs de moyen d’améliorer le sort des communautés en cause.


Le portrait qui en ressort est aux antipodes de celui d’une masse anonyme et passive de gens pauvres. On y retrouve des acteurs complexes et rationnels qui adaptent leurs comportements en fonction du contexte, de leurs intérêts et de l’information - parfois erronée ou partielle, comme partout ailleurs - dont ils disposent.


Cela a permis, par exemple, de comprendre que si certains parents tardaient tant à faire vacciner leurs petits, ce n’était pas parce qu’ils n’étaient pas prêts à déployer une énergie et des ressources considérables pour s’occuper de leur santé, mais, entre autres choses, parce que la journée d’un pauvre est extrêmement chargée et qu’il leur arrive trop souvent d’en perdre une en se rendant à pied à une clinique dont les portes seront fermées.


Cela a permis aussi de démentir une théorie en vogue voulant que le fait de leur fournir gratuitement les premières moustiquaires pour prévenir la malaria déprécierait leur valeur à leurs yeux au point de réduire leur utilisation à long terme. Ou encore de comprendre que si les pauvres ne suivent pas toujours certains principes importants de santé et de développement, ce n’est pas parce qu’ils sont plus bêtes que les autres, mais parce que, contrairement aux habitants des pays riches qui peuvent compter sur toutes sortes de règles et de services collectifs, c’est souvent à chacun d’eux, individuellement, que revient le fardeau de trouver de l’eau potable, de se débarrasser de ses déchets et de ses eaux usées, de s’assurer que le professeur de leurs enfants sera en classe ce jour-là ou encore de connaître les meilleurs moyens de prévention contre toutes sortes de maladies et de se débrouiller avec les ressources disponibles.


Ces travaux scientifiques confirment qu’il n’existe pas de solution miracle. Que ceux qui attribuent les échecs et la lenteur de l’aide au développement à un grand coupable universel, comme la corruption, le capitalisme et autres complots, se leurrent. Mais, surtout, que l’on serait bien fou, comme dirait l’autre, de se baser sur des préjugés, des approximations et des jugements expéditifs pour fixer notre conduite dans une guerre aussi importante que celle que l’on a le devoir de livrer contre la pauvreté dans le monde.

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