Le chant du déclin

Chère Lisa LeBlanc, Il y a longtemps que je voulais vous écrire. En fait, cela date de l’été dernier alors que, sillonnant la Gaspésie et le Bas-du-Fleuve, j’ai entendu pour la première fois résonner votre chanson dans les haut-parleurs de ma voiture. Le contraste était si frappant entre la majesté des paysages qui défilaient alors sous mes yeux, le caractère exubérant de votre banjo rieur et cette « marde » dont vous répétiez de manière lancinante qu’elle représentait l’essentiel de votre « vie ».


Il m’en était resté comme un motton dans la gorge qui n’est jamais disparu. Je me souviens de m’être alors interrogé sur l’état d’esprit d’un pays où l’on pouvait ainsi écouter le plus naturellement du monde et sans sourciller une séduisante jeune fille entonner au banjo avec le sourire aux lèvres ce surprenant hymne à la « marde ». Depuis que le Bye Bye et même Le Devoir en ont fait LA chanson de l’année, je me suis décidé à prendre la plume afin de vous faire part du malaise que j’éprouve toujours chaque fois que j’entends les premières notes de ce refrain scatologique.


Avouons que la grossièreté de votre propos m’a d’abord choqué. N’était-il pas fait pour cela ? Le fait que les mots soient prononcés par une jeune fille décuplait évidemment la violence de la transgression. Je ne considère pas la chanson comme un art mineur. Au Québec, plus que toute autre forme d’expression, elle a accompagné toute notre évolution historique : du Canadien errant, écrit par le patriote Antoine Gérin-Lajoie, à Je veux tout d’Ariane Moffatt. J’avais beau me raisonner, rien n’y faisait. Cette « marde » ne voulait toujours pas passer !


Le thème n’était pourtant pas nouveau. Le vertige de la jeunesse devant la rupture amoureuse et le vide de l’existence n’est pas exactement la nouveauté du siècle. D’autres ont chanté l’infinie tristesse du « plus long des longs ormes gris », ils ont décrit une jeunesse qui avait « le temps tout le temps », demandé « Qu’est-ce que j’ai fait au monde ? », chanté leur spleen « assis sur la glace, les deux mains dans la face » ou hurlé que leurs blues ne passaient « pus dans’porte ».


Dans le registre de la grossièreté, Plume avait déjà écrit qu’« on a tous sa marde à manger dans la vie […] Ouvre ta gueule, prend ta bouchée et puis souris ». Ces mots dignes de Rabelais apparaissent exubérants, ironiques, jouissifs et dénonciateurs. Ce n’est pas vraiment le cas des vôtres, qui ne dénoncent rien, mais ressemblent plus à une plainte et se contentent de dresser un amer constat personnel. Bref, vous avez la « marde » triste.


À force de l’entendre, j’ai pourtant conclu que ce qui m’irritait finalement le plus, ce n’était pas tant votre chanson et ses paroles que ces animateurs niais, cette foule gavée et satisfaite qui l’écoutaient sans hurler en faisant même semblant de sourire. C’est alors que j’ai compris que ces mots rugueux symbolisaient peut-être mieux que n’importe quel manifeste l’énorme fatigue culturelle qui s’exprimait ces temps-ci au Québec. Bref, votre chanson était devenue malgré vous, malgré elle et ses paroles, le symbole, l’hymne de ce déclin du Québec que le chroniqueur Mathieu Bock-Côté décrivait ainsi il y a un peu plus d’une semaine : « Notre peuple se vide lentement de l’intérieur. Les historiens nous le diront un jour : c’est en 2012 qu’il a pris conscience qu’il déclinait. Pire encore : c’est peut-être en 2012 qu’il a commencé à l’accepter. » Fallait-il s’étonner après cela que la chanson de l’année s’intitulât Ma vie c’est de la marde ?


Je ne peux m’empêcher de rapprocher votre chanson du film Laurentie, de Simon Lavoie et Mathieu Denis, que je vous invite à découvrir. Ce film raconte l’histoire d’un jeune Québécois de Charlevoix qui débarque à Montréal dans une ville peuplée d’immigrants et dont la culture entièrement américanisée et anglophone lui est devenue totalement étrangère. Solitude des êtres, solitude des corps, solitude culturelle et solitude linguistique. Cela se termine mal. Ici aussi, la violence exacerbée, la médiocrité des dialogues et le degré zéro du discours amoureux semblent devenus les derniers refuges d’un peuple privé de mots pour exprimer sa détresse profonde.


À la différence de votre chanson, le film de Lavoie et Denis est cependant d’un désespoir sans fond, définitif, irréversible. Alors que le personnage de votre chanson semble prendre un plaisir pervers à brandir le vide de son existence. On y sent une sorte de complaisance dans la décadence. Mais, dans les deux cas, c’est le même lent déclin que l’on perçoit à l’horizon. Qu’on s’y enfonce en riant ou en pleurant y change finalement peu de chose. On peut décliner au son d’un requiem ou sur un air de banjo. Peu importe.


Chère Lisa LeBlanc, excusez-moi si je ne prends toujours pas un plaisir fou à écouter votre chanson. C’est plus fort que moi. Mais, j’ai enfin compris que cela n’était finalement pas votre faute. Que cette chanson réjouisse tant de monde demeurera néanmoins toujours pour moi un profond mystère. Promis, je me rattraperai avec vos autres chansons. Et il n’en manque pas. Cette lettre m’aura peut-être permis de mieux cerner d’où venait le malaise. C’est déjà cela de pris. Bonne année et au plaisir de vous entendre.


Christian Rioux

37 commentaires
  • Nasser Boumenna - Abonné 11 janvier 2013 06 h 33

    Malaise

    Quel malaise? C'est une juste une mauvaise chanson au refrain collant. Elle ne représente rien si ce n'est la marque d'une 'artiste' qui aurait pu faire mieux côté écriture. Je connais autour de moi plusieurs jeunes de moins de 20 ans qui rappent et dont les textes sont à des années lumières de celui de Lise Leblanc.
    Quota francophone oblige, on écoute bien des inepties à la radio sans que cela semble soulever votre ire mais entre les vacuités d'un tas de chanteurs et la 'marde' de Leblanc, je ne vois pas de différence.
    Et pourquoi le Québec aurait-il touché le fond en 2012? Pourquoi pas 95? Voire 80. Moi, je trouve qu'il fait du surplace tout simplement, il 'coast' comme on dit en anglais, en attendant le messie.

    • Johanne Fontaine - Inscrite 11 janvier 2013 16 h 44

      Très juste,
      votre propos,
      Monsieur Boumenna.

      Johanne Fontaine

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 janvier 2013 07 h 08

    En plein dans le mille

    Bravo !

    • Bernard Morin - Abonné 11 janvier 2013 09 h 04

      Et il se trouve que le mille est dans la "marde". Par ailleurs, contrairement à monsieur Rioux, je trouve intéressant que Lisa Leblanc est trouvée cette façcon odorante de traduire "un grand dérangement".

  • Louise Savoie - Abonné 11 janvier 2013 08 h 02

    Quelle analyse!

    Bravo pour cette magnifique analyse d'une chanson, d'une situation politique et sociale. Chaque fois que je vous lis, je suis impressionnée. Souvent, j'aurais pu écrire ce que vous avez écrit. Le Québec nous tue.....

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 11 janvier 2013 09 h 55

      Le Québec ou le Nouveau Brunswick? Lisa Leblanc, 22 ans, est néo-brunswickoise.

      Si ses chansons se chantent au Québec c’est qu’il y a malheureusement (comme l’humour absurde québécois) un public pour l’écouter. Est-ce le Québec qui «nous tue» ou une certaine catégorie de Québécois simplets et acculturés qui nous assassinent?

      D’accord avec vous cependant concernant l’article de C, Rioux.

  • Denis Paquette - Abonné 11 janvier 2013 08 h 09

    Des quéteux a cheval

    Peut être sommes- nous souvent plus merde que noblesse
    Peut être que notre esprit évolue de la même façon,
    Peut être qu’un grand principe veut que la vie ait besoin d’être purgée périodiquement
    Pouvons enfin pouvoir dire clairement sans en avoir honte, cette vérité
    Si cette chanteuse déçoit, elle a au moins le mérite de nous dire clairement nos vérités
    Comment haute voulez-vous attendre que la montagne soit haute
    Nous n’avons qu’un mot en bouche, produire
    Des milliards de tonnes de déchets, des milliards de dollars déposés dans des banques, des milliards de croyances, de pensées, de désirs, tous plus fous les uns que les autres
    Et ca vous dérange qu’elle nous dise que nous sommes des merdes
    J’aime sa franchise, ca me repose des quéteux à cheval.
    Appelez les, profs, homme d’affaires, politiciens, curés, journalistes, ou pope, c’est comme vous voulez

  • Suzanne Bettez - Abonnée 11 janvier 2013 08 h 11

    Cher Christian Rioux

    Je garde sur une étagère de ma bibliothèque, un cartable à anneaux où se trouvent des textes que j'ai aimé lire. De vous, j'en ai plusieurs. J'aime votre regard sur notre société. Je dois vous dire que je ne lis pas la même chose que vous dans la fameuse chanson de Lisa Leblanc. "Aujourd'hui ma vie c'est d'la marde"... "mais demain ça ira mieux" aussi, si je me souviens bien. J'ai vu le spectacle de Lisa Leblanc dans une petite salle à Richmond pleine à craquer. En entendant la salle reprendre le refrain à l'unissons, je me disais qu'en effet on peut tous identifier dans notre vie une journée où la vie ... ben "c'est pas les gros chars" (une expression de ma région)... mais il y a l'espoir que demain ça ira mieux.

    Voilà, cher Christian, je voulais vous partager mon regard sur la poésie d'une jeune femme que je prends plaisir à entendre.

    Au plaisir de vous lire encore et longtemps.

    Suzanne Bettez