#chroniquefd - Éloge du papier

Naturellement les plus courtes, les dernières journées de décembre laissées en 2012 se sont sans doute allongées pour les amateurs de livres qui, entre la dinde et la crème de menthe, en ont une fois de plus profité pour rattraper leurs lectures en retard.

Vous en avez vu, c’est sûr, avec en main le dernier Tremblay, un Tahar Ben Jelloun, un Archibald (Samuel), un Adam (Olivier) ou encore la brique d’Aurélien Bellanger, La théorie de l’information (Gallimard), qui, avec ses 600 pages de papier, est venue narguer, comme les autres, les tablettes et liseuses électroniques placées au pied des sapins.


Depuis cinq ans, à entendre parler de sa disparition, on aurait pu finir par le croire menacé. Que non ! Au coeur des mutations sociales et culturelles en cours, le livre, suranné et imprimé sur papier, semble très bien résister à l’appel du tout numérique. Pis, l’annonce de sa mort aurait même été prématurée, estimait il y a quelques jours le collègue du Wall Street Journal Nicholas Carr, auteur de plusieurs bouquins sur nos vies numériques, tout en rappelant dans son billet que l’invention de Gutenberg, après avoir survécu à 500 ans d’innovations, ne peut pas manquer de survivre à celles qui nous préoccupent en ce moment. Forcément.


La prophétie, n’étant pas maya, se confirme. Comment ? Avec les récents chiffres de l’Association américaine des éditeurs de livres, qui indiquent un fléchissement considérable de la hausse des ventes de livres électroniques en 2012, aux États-Unis, s’entend, qui depuis le début donnent le ton de la « révolution ». Loin des taux de croissance passés exprimés en pourcentages de trois chiffres, ces ventes n’ont grimpé que de 34 % l’an dernier, soutenues sans doute par la fin de la vague des « premiers adopteurs » du livre dématérialisé, avant l’essoufflement.


L’an dernier, une étude menée par la firme Bowker Market Research a indiqué en effet que 16 % des Américains ont à ce jour acheté un livre en format numérique. Autre donnée : en novembre, le Pew Research Center soutenait que 89 % des lecteurs réguliers l’an dernier ont succombé à leur plaisir textuel en se jetant sur du papier, et ce, au mépris des sirènes de la modernité autour d’eux. Soixante pour cent disent même « ne pas avoir d’intérêt » pour des bouquins qui ne respectent pas la tradition de la sainte fibre. Tiens-toi !


Entre distorsion et adoption, le livre électronique ne semble finalement pas vouloir se développer comme une solution de rechange au livre sur papier, mais plutôt comme un nouveau support qui pourrait encore cohabiter longtemps avec l’autre, en se spécialisant d’ailleurs dans des genres littéraires qui lui vont bien.


La tendance est dans la liste de best-sellers : actuellement, les livres électroniques qui ont la cote font dans le léger, les histoires à l’eau de rose, les romans policiers faciles d’ordinaire vendus dans les gares et les aéroports et qui, avec l’apparition des liseuses, arrivent autrement dans les poches des mêmes lecteurs. Ils séduisent aussi, avec un peu plus de profondeur, lorsqu’ils exposent leur possible en matière de convergence de contenus et d’interactivité, mais dans des cercles un peu plus restreints.


À l’usage, le livre numérique a montré aussi ses limites, avec la lumière de son écran qui, avant le coucher, a tendance à induire des troubles du sommeil. Ce n’est pas nous, ce sont les spécialistes des cycles circadiens qui le disent. Et puis, sans énergie, il ne peut être lu, il est aussi capable de lire nos obsessions, nos hésitations, de décrypter nos goûts et de transmettre l’information à un tiers. Par-dessus tout, il manque de chaleur, de convivialité et de sensualité, après 30 pages, surtout quand cela est cohérent avec le récit qu’il porte.


Ceux de Mark Twain en font certainement partie, lui qui disait d’ailleurs que le secret du bonheur résidait dans « de bons livres, de bons amis » et « une conscience somnolente », ajoutait-il. Et en 2013, la formule fonctionne toujours, mais gagne à être précisée : de bons livres, oui, mais imprimés sur papier.

 

Sur Twitter : @FabienDeglise

11 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 8 janvier 2013 06 h 58

    Une photo ? Non.

    Ayant 20 ans depuis 40 ans de plus que ceux qui viennent de fêter leur vingtième anniversaire, je confesse en même temps qu'un certain âge, réagir devant le livre électronique, comme devant le photo de mon amoureuse, plutôt que jouissant de celle-ci en personne.

  • Gaston Carmichael - Inscrit 8 janvier 2013 09 h 30

    Une liseuse n'est pas une tablette

    "À l’usage, le livre numérique a montré aussi ses limites, avec la lumière de son écran qui, avant le coucher, a tendance à induire des troubles du sommeil. "

    Une vrai liseuse n'a pas de "backlit" comme pour les tablettes, les portable ou les cellulaires. Elle nécessite une source de lumière extérieure, pareil comme pour les livres papier.

    Pour ma part, j'ai adopté les livres numériques. Je m'attarde plus au contenu qu'au contenant. Je me désole quand un livre qui m'intéresse n'est pas offert en format numérique.

    Il n'est pas étonnant que le rythme de croissance diminue. Passer de 1% à 2% du marché représente une augmentation de 100%. Quand la part du marché est rendu 10%, la marche est pas mal plus haute pour réaliser une telle croissance de 100%.

  • France Marcotte - Abonnée 8 janvier 2013 10 h 16

    Le papier c'est la liberté

    Pas d'intermédiaire entre moi et l'auteur, j'attrape en passant le livre, le fourre dans mon sac, pars en cavale avec, sans témoin entre nous.

    Je le palpe, le tords, le mets sous l'oreiller, le rature, le hume, le prête, il est toujours aussi heureux.

    Si arrive la fin du monde, il restera des livres et des rats...de bibliothèque.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 11 janvier 2013 08 h 53

      Difficile de remplacer un livre papier par une tablette.
      Le plaisir de tenir un livre ne se compare pas à autre chose.

  • Gil France Leduc - Inscrite 8 janvier 2013 12 h 04

    Que de mépris et d'ignorance

    Ainsi donc, selon M. Deglise, le livre numérique aurait des genres littéraires qui lui conviennent, soit ceux des lectures faciles. Pourtant, lorsqu'on jette un oeil au palmarès des ventes sur Gaspard, Cinquante nuances de Grey, La mijoteuse : de la lasagne à la crème brulée, de Ricardo ou le Guide de l'auto 2013 y trônent en bonne place. Des livres papiers, de «vrais» livres.

    À mon avis, c'est un débat inutile. Il n'y a pas de vrais et de faux livres et les textes ne sont pas meilleurs parce que publiés sur papier. La lecture n'est pas plus ou moins sérieuse en numérique.

    Quand au bout de quelques clics, peu importe où je sois au Québec et l'heure qu'il est, je peux acheter ou emprunter un livre, je salue l'accessibilité du livre numérique.

    Quand je peux changer la police de caractère ou la grossir, contrairement au livre papier (par exemple La fiancée américaine, publiée pour amateurs de liste d'ingrédients), je me dis que je préfère lire en numérique.

    Quand la brique de 800 pages me semble lourde, je songe à ma tablette qui, peu importe le livre, a toujours le même poids léger.

    Quand je cherche la définition d'un mot et que je l'obtiens d'un clic, j'aime bien ma tablette.

    Quand je veux partager un passage, je n'ai qu'à sélectionner une partie du texte.

    Quand il y a une panne d'électricité, je peux lire dans le noir.

    Quand je déménage mes bibliothèques, j'aimerais que tous mes livres soient numériques.

    Bref, quand je compare les avantages du livre numérique au papier, outre la nostalgie de casser de la glace pour prendre mon bain le lendemain, je ne vois pas beaucoup d'avantages au papier. Mais savez-vous quoi, jamais je n'écrirai un article pour m'en vanter.

    • Gaston Carmichael - Inscrit 8 janvier 2013 15 h 52

      Et quand vous voulez humer l'odeur enivrante d'un vieux livre, vous pouvez toujours aller à la bibliothèque ou au musée.

      Le livre papier ne disparaît peut-être pas aussi vite que nos gourous l'avaient prédit, mais son destin demeure inéluctable.

    • Raymond Labelle - Abonné 8 janvier 2013 15 h 58

      Et la merveilleuse fonction "chercher". À un moment donné on arrive à un passage qui fait appel à un autre lu antérieurement et dont on a un certain souvenir, mais pas de son contenu précis ni de sa localisation exacte - pourtant on pourrait établir un rapport, faire un lien logique ou artistique - que je bénis alors la fonction "chercher". Ou tout simplement, quand on a le goût de retrouver un passage que l'on n'a pas pris en note.

      Et comme l'écrivait M. Carmichael plus haut, la liseuse n'a pas de "backlit" et ne fait pas courir les dangers des écrans d'ordi ou de tablettes.

  • Sylvain Auclair - Abonné 8 janvier 2013 14 h 30

    L'invention de Gutenberg?

    À vous lire, on croirait que Gutenberg a inventé le papier. En fait, il a inventé la reproductibilité du texte, et celle-ci est encore encore vivante dans le cas des livrels, non?