Théâtre - Les rendez-vous presque manqués

L’une nous a quittés à 74 ans, quelques heures avant que 2013 ne se pointe, en laissant derrière elle une oeuvre littéraire et dramatique d’exception. L’autre est devenue il y a quelques semaines, à l’âge de 39ans, directrice artistique du Théâtre du Trident. Pour amorcer l’année, deux brefs récits de rendez-vous presque manqués avec des poétesses uniques : Jovette Marchessault et Anne-Marie Olivier.

Et vous, l’invisible ?


L’attachée de presse du Festival TransAmériques m’avait proposé un rendez-vous téléphonique avec Jovette Marchessault afin de discuter de son texte La pérégrin chérubinique, que Pol Pelletier s’apprêtait à porter à la scène dans le cadre du dernier FTA. N’aimant pas les entrevues au bout du fil, je prétextai quelques vieilles promesses à remplir en personne dans les Cantons-de-l’Est pour m’inviter à aller rencontrer l’auteure de La saga des poules mouillées et de La terre est trop courte, Violette Leduc dans son petit village de Danville. Elle refusa poliment de me recevoir, évoquant du bout des lèvres ses récents ennuis de santé. Comment lui en vouloir ? Je me rabattis sur le téléphone.


Au jour dit, nous prenons quelques minutes pour parler de ses projets et de Pelletier, qui monta plusieurs de ces textes, mais surtout de l’invisible, qu’elle disait parvenir à toucher par l’écoute et l’écriture ainsi que par la fréquentation des grands auteurs qui lui sont chers. « On préfère le visible à l’invisible, parce qu’on est dans le visible tout le temps ; on y est habitué et, ma foi du Bon Dieu, c’est assez reposant ! », me dit-elle en pouffant de rire. Elle ne cache pas son dégoût devant les masses qui idolâtrent béatement l’argent, le pouvoir, le sexe, le sport…


Alors que la conversation tire à sa fin, au moment où ma garde est baissée, elle me lance : « Et vous, l’invisible ? » Pris à partie (pas bien méchamment) sur un terrain qui m’est peu familier, je cafouille. Je finis par lui avouer que j’attends mon premier enfant ; qui sait si la paternité ne me permettra pas d’accéder à des états autres, à des vérités cachées ? Jovette Marchessault s’exclame alors, d’une joie sincère qui me bouleverse : « Vous allez voir, ce sera extraordinaire ! »


Ce l’est, madame. Merci.


Briser enfin un silence


Entre le critique et l’artiste, il y a aussi parfois de ces rendez-vous qui tardent à se concrétiser. Il m’arrive de ressentir une inclination pour une démarche, pour un visage, pour une sensibilité qui ne trouve jamais la juste occasion de s’exprimer. Malgré une série de rencontres artistiques tièdes entre l’observateur et le créateur, le pressentiment de quelque chose d’éminemment singulier subsiste dans la tête du premier.


J’ai découvert Anne-Marie Olivier lors de la création de Forêts de Wajdi Mouawad. J’attendais depuis lors une occasion pour traduire à l’écrit tout le bien que je pense de cette actrice et dramaturge, apparue sur le radar de plusieurs à la faveur de son solo Gros et détails. Cette chance ne me fut pas fournie par la présentation de son Pyschomaton au Théâtre d’Aujourd’hui en 2009 : une pièce de commande qui me laissa dubitatif tant je la trouvai naïve et datée, dans sa forme comme dans sa langue.


Lorsque le Théâtre des Fonds de tiroirs de Québec débarqua à l’Espace Libre quelques mois plus tard, avec sa version de Vie et mort du roi boiteux de Jean-Pierre Ronfard, Olivier jouait Catherine Ragone, la mère du roi Richard qu’interprétait Patrice Dubois. Elle donnait de ce personnage, que je me suis toujours imaginé à mi-chemin entre Lady Macbeth et la Rose Ouimet des Belles-soeurs, une interprétation qui me parut manquer singulièrement de tonus. Je l’écrivis, penaud ; partie remise, encore une fois.


C’est la collègue Marie Labrecque qui couvrit, en février dernier, la reprise montréalaise du spectacle Annette, créé quelques années auparavant dans la Vieille Capitale. Je n’eus donc pas l’occasion de déclarer publiquement qu’Anne-Marie Olivier enflammait la Licorne par une écriture et une interprétation personnelles et colorées, empreintes d’un humour et d’une poésie qui lui permettaient d’aborder de manière lumineuse des sujets comme la mort, la filiation et l’identité québécoise. Lors du salut, l’artiste, visiblement émue par l’enthousiaste réaction de la salle, irradiait de cette matière que j’avais perçue depuis longtemps en elle sans jamais pouvoir la nommer : l’authenticité.


La voilà à la tête d’une grande institution, le Trident, et on ne peut que s’en réjouir. Espérons qu’elle ne s’y sentira pas trop à l’étroit, malgré la vastitude du cadre de scène. De ce théâtre où elle joua souvent, elle déclarait, lors de sa nomination : « J’aime son coeur battant. Je veux me fondre à son rythme, participer à ses algorithmes. »


Non, mais, quelle classe. Vivement plus, madame.

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1 commentaire
  • Bruno Larose - Abonné 8 janvier 2013 07 h 48

    Bravo Anne-Marie

    J'ai vu Anne-Marie Olivier dans Gros et détail il y dix ans environ et je n'ai jamais oublié. Quel spectacle ! Quelle performance ! Je suis heureux d'apprendre qu'elle a fait son chemin jusqu'au sommet, place qu'elle mérite amplement. Bravo ;-)