C’est du sport ! - La paix des riches

Photo: La Presse canadienne (photo) Graham Hughes

Et au 113e jour d’une bataille de tranchées plutôt difficile à comprendre et coûteuse, ardue à expliquer parce que tellement coûteuse, ils convinrent de cesser de se regarder en chiens de faïence, voire d’arrêter de ne plus se regarder du tout, et ils conclurent une paix provisoire, la paix des riches, d’au moins huit ans et d’au plus dix. Ils ont remercié le médiateur qui n’avait jamais perdu son calme, même au petit matin, au fil de la navette qu’il faisait entre les enfants turbulents qui voulaient les jouets et l’argent des jouets.

Il était 5 heures et il faisait encore très noir, mais on sait comment c’est à New York, la ville ne dort jamais. Gary Bettman et Donald Fehr ont donné un point de presse commun, l’un à côté de l’autre. On a ainsi obtenu la preuve de ce qu’on ne soupçonnait vraiment pas, soit que le patron des patrons et l’employé des employés n’évoluaient pas dans des univers parallèles faisant en sorte que leurs chemins étaient destinés à ne jamais se croiser. Fehr a d’ailleurs admirablement résumé la situation lorsqu’on lui a demandé quel message il faudrait dorénavant envoyer aux fans un peu ou beaucoup aigris par le pied de nez de trois mois et deux tiers qu’on venait de leur faire : il a répondu que « vous verrez bientôt des gars patiner, et non plus nous deux », ensemble ou séparément. Dans le mille, même si on a affaire à une paire de merveilleux patineurs en leur genre. Qu’on ne les revoie pas avant 2020 crée un sacré quelque chose dans la région.

Examinant tout ça, l’amateur moyen, lui, se demandait justement pourquoi il avait fallu attendre si longtemps avant qu’un dénouement heureux ne survienne. Avec un peu de bonne volonté de part et d’autre, une entente aurait été possible dès le départ, non ? C’était oublier qu’il n’y en avait pas, de bonne volonté, et qu’une date limite peut accomplir de petits miracles, surtout quand elle vous montre une photo du précipice qui s’en vient et qui vous engloutira par l’absurde.
 
La crainte de la gourmandise

À cet égard, il existe trois catégories de partisans. L’ex, en beau fusil, qui jure qu’on ne l’y reprendra plus et que le sport professionnel, c’est bien fini, qu’ils aillent tous au diable, et qui entend se mettre à la poterie abstraite pour compenser ; par-delà la fermeté de ses intentions, on observe souvent chez l’ex une rechute à plus ou moins brève échéance. Le modéré, pour sa part, est au milieu : il n’arriverait guère à se passer de son divertissement préféré tout en conservant un équilibre général dans sa vie, mais il sait où frapper pour punir les coupables, en plein dans leur portefeuille, aussi se bornera-t-il à l’avenir à regarder les matchs dans le confort de son salon ou depuis le pub du voisinage, pas question d’acheter un billet. Et on retrouve le jovialiste, qui reconnaît d’emblée son assuétude, qui ne se peut plus que ça recommence et qui va jusqu’à se réjouir de ce que nous approchions de la mi-janvier et que son Canadien ou ses Maple Leafs n’aient pas encore subi la moindre défaite. Les conflits de travail passés dans le monde du sport ont montré que ce dernier est fort répandu, et que propriétaires et joueurs le savent : pour un qui a fait une croix, cinq cents reviendront toujours.

Il y aura donc du hockey de la Ligue nationale, avec un plafond salarial replacé à 64,3 millions $ par équipe par saison à compter de la deuxième année de la convention collective, un partage des revenus 50-50, un fonds de pension amélioré, un mécanisme de transition, une limitation de la variation de la rémunération d’année en année (merci, Ilya Kovalchuk) et toutes ces choses qui favorisent l’assoupissement la fin de soirée venue. Mais la singularité de ce lockout — et de sa conclusion — réside dans un élément particulier : la durée maximale des contrats. Là, on a vraiment de la difficulté à comprendre.

Les propriétaires tenaient mordicus à ce que la limite soit fixée à cinq ans pour un joueur autonome qui change d’équipe et à sept pour un autre qui signe avec le même club. Pourquoi ? Pour se protéger contre leur propre gourmandise. Car ce sont bien des proprios comme vous et moi (enfin, vous) qui, peu de temps avant l’imposition du lockout, ont offert, au Minnesota, des ententes de 13 saisons pour 98 millions $ à Zach Parise et à Ryan Suter, et à Philadelphie, un pacte de 100 millions $ sur 14 ans à Shea Weber. Les Predators de Nashville ont dû égaler cette dernière proposition afin de conserver les services de Weber.
 
« La colline où nous sommes prêts à mourir »

Or il appert que ces prodigues personnages n’étaient pas, au moment de procéder, sous la menace d’un quelconque supplice par immersion ni d’une soumission à une projection des buts de Scott Gomez en boucle, ce qui fait un peu répétitif. Ils ont agi de leur plein gré, et en sachant pertinemment que les règles allaient bientôt changer. C’eût eu des allures de délit d’initiés si tout le monde n’avait été au courant, rompu à l’observation de l’impudence de ces milieux détachés du monde.

Évidemment, que cela soit désormais conventionné permet d’éliminer la possibilité d’accusations de collusion. Mais c’en dit pas mal sur la nature du système et des gens qui le composent.

Au lieu de cinq et sept ans, ce sera finalement sept et huit. Et pourtant. Et pourtant, pas plus tard que le mois dernier, le commissaire adjoint Bill Daly affirmait que le plafond de cinq et sept ans faisait partie des éléments se trouvant au sommet de ce qu’il appelait « la colline où nous sommes prêts à mourir ». Aucun recul acceptable. Il faut croire que contrairement à ce qu’on croit depuis des millénaires, la mort est une chose bien relative, et négociable.

Qui a gagné ? Les amateurs de sport affectionnent tellement que tout se termine par une victoire et une défaite et ils exècrent le match nul, ce à quoi ressemble pas mal la situation actuelle. Mais quoi qu’il en soit, n’oublions pas une chose : après le règlement du lockout qui avait forcé l’annulation complète de la saison 2004-2005, les experts patentés étaient unanimes à annoncer que les proprios avaient passé les joueurs à l’essoreuse, notamment avec ce plafond salarial dont l’AJLNH assurait qu’il ne verrait jamais, jamais le jour. Et pourtant. Et pourtant, huit ans plus tard, les joueurs étaient prêts à vivre avec cette convention collective jusqu’au fin fond de l’éternité alors que la ligue, cette grande conquérante, se plaignait que le foutu système ne fonctionnait juste pas.

Mais bon, il y aura du hockey. N’est-ce pas là l’essentiel si on a les priorités à la bonne place ? La nation a le cœur ragaillardi, même si elle dispose de bien peu de temps pour faire son pool.

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