Mort d’un taliban - Quand les drones tiennent lieu d’outil de paix


	Plutôt que d’aider à maîtriser l’insurrection, les drones auraient stimulé le recrutement au sein de groupes violents. Ci-dessus, des manifestants pakistanais réclament la fin des attaques.
Photo: Agence France-Presse (photo) S.S. Mirza
Plutôt que d’aider à maîtriser l’insurrection, les drones auraient stimulé le recrutement au sein de groupes violents. Ci-dessus, des manifestants pakistanais réclament la fin des attaques.

La mort du chef taliban Maulvi Nazir, tué avec plusieurs de ses lieutenants, est tenue au Pentagone pour un « développement majeur » en regard des attaques que son groupe menait en Afghanistan contre les forces des États-Unis. Ce coup, s’il facilite la sortie des troupes américaines, risque pourtant de secouer Islamabad, où ce mollah proche d’al-Qaïda comptait des appuis. Washington y verra plutôt un heureux résultat de l’utilisation « tactique » des drones. Mais cette arme pose au contraire, selon les défenseurs des droits de l’homme, une menace pour l’avenir.

Ainsi, Pax Christi, un mouvement pacifique catholique né en 1945 après la Deuxième Guerre, est convaincu que l’usage de ces engins volants commandés à distance devrait être interdit. Même leur usage non militaire, notamment pour la surveillance des gens, n’est pas sans soulever des problèmes, bien que l’inspection aérienne d’autres phénomènes ou situations ne soit pas à exclure. Mais c’est l’impact des drones en cas de conflit qui inquiète Pax Christi.


Savants engins... faillibles


Pour le gouvernement des États-Unis et les opérateurs de drones, ces engins savent distinguer « un terroriste d’al-Qaïda », par exemple, de « civils innocents ». Leurs tirs ne feraient pas ou presque pas de victimes autour des « militants » ciblés. Dans un avis aux Nations unies, Pax Christi conteste cette prétention. L’organisme évoque à ce sujet une recherche menée au Pakistan par des juristes d’universités américaines (Stanford et New York) et de membres de la Foundation for Fundamental Rights du pays.


Intitulé Living Under Drones : Death, Injury and Trauma to Civilians from US Drone Practices in Pakistan, le rapport de ces deux facultés de droit dresse un bilan dévastateur de l’usage de tels engins militaires dans ce pays. Il est difficile d’obtenir des données officielles, vu le caractère secret du programme et les obstacles posés aux enquêtes indépendantes, note le rapport. Néanmoins, ajoute-t-on, des compilations fournies par le Bureau of Investigative Journalism, une organisation indépendante, en donnent un ordre de grandeur.


Ainsi, de juin 2004 à la mi-septembre 2012, les drones ont tué entre 2562 et 3325 personnes au Pakistan. De ce nombre, de 474 à 881 étaient des civils, dont 176 enfants. Ces tirs auraient en outre fait de 1228 à 1362 blessés. Ces chiffres tirés des médias sont corroborés par des survivants, des témoins et des membres de familles éprouvées. Le même dossier journalistique rapporte aussi en détail trois opérations ayant fait des morts et des blessés civils, y compris une attaque en mars 2011 qui a tué 40 personnes lors d’une réunion d’« elders ».


Ces drones se livrent à la surveillance de communautés du nord-ouest pakistanais, 24 heures sur 24, frappant sans avertissement maisons, véhicules, places publiques. Cette présence terrorise hommes, femmes et enfants. Tous vivent dans l’anxiété de subir à tout moment une attaque mortelle, sans pouvoir se protéger. Voisins et travailleurs humanitaires craignent de porter secours aux victimes, appréhendant d’être frappés à leur tour. Des enfants ne vont plus à l’école. Les proches ont même peur d’aller aux funérailles.


Au service de l’insurrection ?


Certes, les drones ont tué de présumés combattants, concède le rapport, et désorganisé des réseaux. Mais qu’en est-il de leur efficacité pour combattre l’insurrection ? Quel prix humain a-t-on payé dans ces opérations ? Le total des cibles de haut niveau « tuées » par rapport au nombre des victimes serait de seulement 2 %. Chose non moins inquiétante, les drones auraient stimulé le recrutement au sein de groupes violents. Ils ont remplacé Guantánamo, rapporte le New York Times, « comme moyen de choix pour recruter des militants ».


Et, bien sûr, le rapport des juristes américains met en doute la légalité de ces frappes contre des gens ou des groupes qui ne sont pas liés aux attaques terroristes du 11 septembre 2001, et qui ne constituent pas non plus une menace imminente contre les États-Unis. C’est plutôt le gouvernement américain qui ne respecte pas son obligation de démontrer que le recours aux drones est nécessaire et compatible avec la sécurité nationale et avec les lois des États-Unis. En revanche, ce type d’opérations risque de répandre l’usage d’une arme aussi mortelle.


Devant les faits révélés par leur enquête, les juristes américains s’inquiètent, non sans raison, des informations des médias qui désignent du terme de « militants » les cibles de ces drones mais ne donnent guère de détails sur les autres victimes de leurs tirs « ciblés ». La grande presse fait état, certes, des divisions au sein du gouvernement du Pakistan, mais elle met rarement en relief le potentiel explosif de l’intrusion de ces drones tolérés par les autorités pakistanaises. À quoi bon « pacifier » l’Afghanistan, en effet, si c’est au prix de l’implosion du Pakistan ?


Pour Pax Christi, on risque même de normaliser le recours à ce type d’armes, d’en favoriser l’adoption par d’autres pays et d’en répandre l’usage dans les régions qui connaissent des conflits. Ce faisant, au lieu de rechercher la solution des conflits par les moyens non violents que sont la diplomatie et la médiation politique, on ajoute aux interventions militaires le recours aux « robots tueurs » à l’avenir. L’assassinat sélectif prendrait ainsi le pas sur le « passage devant la justice » des gens suspects de terrorisme.


Mais il y a pire dans cette entreprise de paix qui mise à ce point sur des moyens de guerre. Le rapport cite à cet égard un sondage du centre de recherche Pew sur l’opinion publique révélant qu’en 2012, pas moins de 74 % des Pakistanais considéraient maintenant les États-Unis comme un ennemi ! Mais faut-il s’en étonner quand, s’agissant de ses propres enfants, l’Amérique place les armes au-dessus des relations entre humains ?

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