La fin de la croissance

L’idée attaque une prémisse au coeur de notre pensée économique. Certains prêtres de cette pensée osent pourtant l’envisager très sérieusement.

On pourrait mettre toute cette histoire sur le compte de la déprime collective qui frappe les économies développées depuis leur spectaculaire dégringolade que l’on sait. Y voir des idées noires qui seront rapidement dissipées aussitôt qu’une vraie reprise se fera enfin sentir. Mais les arguments mis de l’avant et leurs conséquences sur notre future qualité de vie sont suffisamment sérieux pour qu’on y prête attention.


Ce que nous disent ces économistes et ces historiens, c’est que ceux qui attendent que le Congrès américain trouve une façon de passer son mur budgétaire ou que la crise de la zone euro soit réglée pour que les pays développés retrouvent enfin le rythme de croissance économique qu’ils ont connu depuis presque un siècle risquent d’être déçus.


L’un des derniers en date à se pencher sérieusement sur cette question de « la fin de la croissance » est Robert Gordon. Dans un article remarqué publié à la fin de l’été sous l’égide du National Bureau of Economic Research américain, l’économiste de l’Université Northwestern commence par rappeler qu’il avait fallu cinq siècles pour que le niveau de vie double, dans les pays occidentaux les plus avancés, des années 1300 et 1800. Ce rythme a commencé ensuite à s’accélérer, ce niveau de vie doublant une nouvelle fois durant le siècle suivant, puis doublant à nouveau en l’espace de seulement 28 ans, entre 1929 et 1957, et doublant encore durant les 31 années qui ont suivi.


Mais cette période faste est terminée, prévient l’expert. Le délai nécessaire pour le prochain doublement sera de nouveau de l’ordre du siècle.


Les progrès rapides des 250 dernières années étaient tout à fait exceptionnels dans l’histoire humaine, explique Robert Gordon. Ils étaient le résultat de trois révolutions industrielles découlant d’avancées technologiques majeures, soit : l’invention de la machine à vapeur et du transport sur rail entre 1750 et 1830 ; l’arrivée du moteur à explosion, de l’eau courante, de l’électricité, des communications et de la chimie médicale et industrielle entre 1870 et 1900 ; la création des ordinateurs, d’Internet et des téléphones cellulaires à partir des années 1960.


La deuxième révolution technologique a, de loin, été celle qui a permis les plus importants gains de productivité en plus de 80 ans. Mais plusieurs de ces innovations ne pouvaient se produire qu’une fois, telles que l’urbanisation, l’accélération des transports et la libération des femmes de la corvée d’aller chercher l’eau. En dépit de ce qu’on se plaît à croire, les retombées de la troisième révolution - celle de l’informatique et des technologies de l’information - ont été beaucoup plus modestes et semblent devoir le rester, note l’économiste.


Une petite planète


Au moins trois conclusions peuvent être tirées de ce constat, écrivait cet automne l’influent chroniqueur du Financial Times, Martin Wolf. Premièrement : les États-Unis restent le pays phare de la productivité, mais seront plus faciles à rattraper puisqu’ils n’avanceront plus aussi vite. Deuxièmement : les pays en voie de développement, comme la Chine, ont encore de nombreuses et belles années de rattrapage économique devant eux, si tant est que notre planète puisse le supporter. Troisièmement : il ne suffit pas de mettre en place les bons incitatifs individuels et collectifs pour générer de la croissance. On peut réduire les impôts autant qu’on veut, cela ne pourra jamais compenser l’absence de grandes innovations.


Or, même si le rythme des innovations devait rester celui des 20 dernières années, celui de la croissance économique semble quand même condamné à ralentir en raison de six phénomènes que Robert Gordon observe aux États-Unis, mais qui se retrouvent aussi dans la plupart des autres pays développés. Il s’agit du vieillissement de la population, du plafonnement des gains en éducation, de la croissance des inégalités, de la crise énergétique et environnementale ainsi que l’endettement des ménages et de l’État.


Des voix rétorquent que ce genre d’analyse n’est qu’une version remaniée de la bonne vieille angoisse d’un autre célèbre économiste, Thomas Malthus. Le Britannique était convaincu, au début du XIXe siècle, que l’humanité se serait maintenant écroulée sous le poids de son propre nombre, ne pouvant pas prévoir l’avènement de toutes sortes d’innovations telles que l’explosion de la productivité agricole, les avancées de la médecine moderne, ni la dématérialisation de l’économie.


D’autres voix répondront, au contraire, que toutes ces considérations sur le rythme plus ou moins rapide de la croissance sont oiseuses. La vraie question serait de savoir quand on se rendra enfin compte que toutes les innovations du monde ne nous empêcheront pas de nous cogner, un jour ou l’autre, le nez contre les limites physiques (et écologiques) de la petite planète sur laquelle nous vivons.


On se dit qu’en fait, il se pourrait, et même il faudrait, que la prochaine grande révolution industrielle soit justement celle du développement durable.

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13 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 7 janvier 2013 08 h 08

    Vive la décroissance

    volontaire. Personnelle. Collective, après consensus.

    Et faire connaître les impacts positifs tout en révisant nos priorités.

    Émergeront alors de nouvelles valeurs collectives. Telle une meilleure conservation de la Nature.

  • Pierre Coutu - Inscrit 7 janvier 2013 08 h 12

    La décroissance

    Il serait peut-être temps de parler de décroissance souhaitable. J'espère que cette idée fera son chemin.

  • Stephane Levasseur - Inscrit 7 janvier 2013 08 h 43

    D'accord: une économie de services ne croît pas comme les autres.

    L’innovation en science et technologie a permis de faire des gains en productivité dans le secteur primaire de l’économie (exploitation des ressources naturelles) et dans le secteur secondaire (secteur manufacturier transformant les matières premières). Des travailleurs peu qualifiés peuvent utiliser des machines complexes afin de produire d’énormes quantités de biens. On consomme des tonnes de bébelles, mais les besoins humains vont au-delà du confort matériel. Nous avons besoin des services de nos semblables, c'est le secteur tertiaire de l'économie. Pour produire un service, le capital utilisé est tout aussi complexe mais il nécessite en plus des travailleurs qualifiés, souvent avec une formation universitaire. Dans une économie développée, c’est le secteur le plus important.

    Pour qu’une économie tertiaire croisse, il faut que la production de services augmente. Pour produire un service, l’employé a besoin de locaux, de machines, d’outils, d’équipement, etc. Il s’agit du capital physique. Mais c’est avant tout la capacité de l’employé à bien se servir du capital physique et l’étendue de ses connaissances qui lui permettent d’être efficace. C’est le capital humain. L'avocat, le travailleur social, l'infirmier et l'enseignant, comme tous les travailleurs fournissant un service, ont beau avoir les meilleurs ordinateurs, téléphones mobiles et les plus gros bureaux, ce sont avant tout leurs connaissances et leurs compétences qui en font des travailleurs productifs.

    Dans une économie de services, l’amélioration du capital humain est nécessaire à la croissance. Un économiste sera meilleur si les connaissances en économie sont meilleures. Idem pour les affaires, le management, la comptabilité, l’enseignement, le droit, le service social, etc.

    Stephane Levasseur

  • Guillaume Pelletier - Inscrit 7 janvier 2013 09 h 11

    Répercussions

    On ose enfin en parler, de la fin de la croissance exponentielle. Ce qui la soutient, c'est l'énergie abondante et à bon marché et le crédit. Les deux sont à plat et dans les années qui s'en viennent, ils vont fondre comme neige au soleil. On ne parlera plus alors de fin de la croissance, mais de décroissance exponentielle. À 5% par année.

    Plusieurs parlent de communautés résilentes (resilience.org, transitionus.org, etc.), ce qui n'est pas une mauvaise idée. On commence quand?

    À lire : The End of Growth, Richard Heinberg

  • Raphaël Erkoréka - Inscrit 7 janvier 2013 09 h 48

    Bel article!

    Bel article monsieur Desrosiers!

    Lors d'un de ses cours de macroéconomie ( 2006), monsieur Pierre Fortin, parlant de la croissance à travers le temps, notait qu'un des problèmes d'analyse économique résidait dans notre capacité actuelle à évaluer la croissance partout où elle se trouve.

    Jusqu'à tout récemment, les indicateurs de nature productivistes faisaient loi. Pourtant, comme le mentionnait monsieur Fortin, une grande partie de la croissance humaine n'apparaît pas dans ces indicateurs vibrants aux sons de la valeur ajoutée, au différentiel intrant-extrant...et au prix demandé.

    En résumé extrême: tout n'apparaît pas dans le prix....de-là entres autres, les développements récents des notions d'internalités et d'externalités...ce n'est là qu'un début.

    Une certaine sortie de crise se trouvera du côté de l'amélioration des indicateurs économiques, intégrants la croissance réelle vécue par l'humain.

    À méditer.


    Raphaël Erkoréka,
    Débardeur/Syndicaliste,
    Port de Montréal.