Entre Wô et Diguedin


	Les Charbonniers de l’enfer ont choisi de délaisser la tradition orale dans leur album Nouvelles fréquentations, paru en 2012.
Photo: Sylvain Dumais
Les Charbonniers de l’enfer ont choisi de délaisser la tradition orale dans leur album Nouvelles fréquentations, paru en 2012.

C’était le lendemain de la grosse tempête. Le 28 décembre. On a filé à la rencontre des Charbonniers de l’enfer en traversant la ville blanche garnie d’autos enfoncées jusqu’au capot dans leurs bancs de neige. De petits sentiers creusés à coups de bottes sillonnaient les trottoirs, mais ce soir-là, aucun piéton ne les empruntait. Les gens s’étaient encoconnés. Effoirés sans doute devant la télé à digérer leur dinde, à cuver leur champagne ou à regarder dehors en gémissant (s’ils avaient une auto à sortir de là, tôt ou tard) ou en s’émerveillant du spectacle (s’ils étaient piétons exemptés de corvée). Car tout est question de point de vue et, quand la nature part en peur, de moyen de locomotion.

Nous, on fonçait dans ce Montréal à peu près vidé de ses habitants, figé dans son état de stupeur glacée, métropole virginale comme une mariée d’antan sous sa belle robe. Pourtant, c’est bien pour dire - d’où sortaient donc tous ces humains ? - le cabaret La Tulipe, rue Papineau, était plein. Sur scène, nos cinq gars, vêtus de noir, comme il sied à leur condition de charbonniers, menaient le yable et le train. Le public était venu pour ça : écouter des chansons d’hier, entonnées a cappella par le merveilleux quintette : Sur ces terres labourées, Sur la Vignolon, Prenez plaisir à m’aimer et autre Diable dans la ville de Poitiers, perles de leur répertoire, dont leurs admirateurs connaissaient les refrains par coeur, et qu’ils aiment par-dessus tout se faire resservir ces jours-là.


Faut dire que les Québécois cultivent un rapport ambigu avec leurs traditions. Ils les voient comme un vieux chariot tout croche, précieux quoique encombrant en général, ressorti et bichonné au cours du temps des fêtes, courte saison de nos nostalgies, puis renvoyé croupir dans son écurie un autre douze mois. À dépoussiérer un an plus tard, ce chariot du bon vieux temps, attelé à la fille du geôlier et à la perdriole qui va, qui vient, qui vole ! Pareil monopole saisonnier énerve les folkloristes.


De fait, les Charbonniers de l’enfer, groupe trad, donc - mais pas si trad que ça depuis la parution de leur dernier album Nouvelles fréquentations, d’une veine plus contemporaine -, n’aime pas donner de spectacles dans le temps du Jour de l’An. Il cherche à sortir ce répertoire du ghetto temporel hivernal où chacun le tire du fond de sa boîte à bois. Faut comprendre. Nos cinq chanteurs, polyphonistes et tapeux de pieds font des tournées toute l’année, ici comme ailleurs sur la planète. Et pourquoi donc se cantonner à l’intérieur de deux petites semaines blanches et froides, quand l’année entière nous appartient ? Je vous le demande.


Les Charbonniers, j’ai nommé Michel Bordeleau, Michel Faubert, André Marchand, Jean-Claude Mirandette et Normand Miron, se sont dit en substance : finis les spectacles de fin décembre à Montréal. Tant d’autres groupes folkloriques s’y frottent, en plus. Mais comme toute règle comporte une exception, ils se produisent à ce cabaret pour une seule et unique représentation, entre Noël et le jour de l’An. Car il faut bien contenter son monde, et leur public a la gigue aux pieds.


Les disques, c’est bien, mais le spectacle, c’est mieux, à cause des numéros d’humour qu’ils nous servent entre les tounes. Pour l’ambiance, chapeau ! Et Dieu sait s’ils en mettent ! Deux doigts de politique aussi. Patriotes, nos charbonniers.


Michel Bordeleau nous a fait rigoler en racontant comment des chroniqueurs culturels avaient demandé benoîtement en ondes pourquoi, dans leur dernier disque, ils avaient choisi de chanter a cappella - leur marque de commerce depuis toujours ! Ces gogos s’étonnaient en outre que les Charbonniers aient embauché de nouveaux musiciens à leurs côtés : Neil Young, Félix Leclerc, Marcel Martel et autres fraîches recrues au sein du groupe. Ben oui !


Dans leur dernier album Nouvelles fréquentations, lancé en 2010, histoire de changer comme on dit le poisson d’eau, nos compagnons de la chanson ont mis de côté la tradition orale, pour interpréter à leur manière des poètes et chanteurs plus contemporains, dont certains décédés tout de même : Dédé Fortin, Félix Leclerc, Bertholt Brecht, etc. Recrues de la troupe, vraiment ?


J’ignore si l’anecdote des chroniqueurs incultes est véridique (des conteurs, par définition, inventent aussi. Méfiance ! Méfiance !), mais ça se peut, et si ça se peut, c’est donc un peu vrai.


Pour le spectacle, nos Charbonniers savaient devoir marier leurs nouvelles fréquentations musicales aux anciennes. Car éliminer les classiques folkloriques, oubliez ça ! Ils ont pourtant lancé le bal avec Le vent nous portera de Noir Désir et entrelardé les chants traditionnels avec La comète de Dédé Fortin ou le beau Nikana de Florent Vollant en langue innue. Au menu aussi, le magnifique Cheminant à la ville de Kate McGarrigle, chanson hors du temps qui pourrait surgir du Moyen Âge (mais ils faussent un peu - c’est rare - sur celle-là. Mieux vaut la version des soeurs McGarrigle).


Quand même ! Quand même ! Ils ont beau promener leur polyphonie sur des voies plus modernes, les Charbonniers de l’enfer demeurent prisonniers du répertoire qui a fait leur gloire, entre Wô et Diguedin. Et peut-être, veut, veut pas, sont-ils prisonniers également de ce temps des fêtes qu’ils boudent un peu. Car les gens sortent leurs vieux albums durant la fatidique et courte période au cours de laquelle tout le monde se folklorise au coin du feu. Moi-même, le lendemain de ce show, je me suis enfilé leurs disques : À la grâce de Dieu, Wô et Chansons a cappella en reprenant pour ma pomme Barlinguette et barlingot. Faut croire qu’on tient vraiment à ce bain de traditions quand les nuits tombent trop vite et que les souvenirs d’enfance crèvent la surface du présent virtuel. C’est pas plus mal, mais… Ça arrive rien qu’une fois par année, comme chanterait l’autre. Hélas ! Pauvre folklore, pauvres Charbonniers et pauvre nous ! On voudrait libérer de leur cage temporelle Le p’tit moine et Le champ de pois, mais l’année 2013 nous entraîne déjà dans son onde magnétique inconnue. Que le yable nous emporte avec elle ! Excusez-là !

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