L’humour absurde québécois est-il insignifiant?

Simon Papineau a trouvé en Bruno Blanchet (ici alors qu’il animait l’émission N’ajustez pas votre sécheuse, à Télé-Québec) le « père de l’humour absurde moderne ».
Photo: Télé-Québec Simon Papineau a trouvé en Bruno Blanchet (ici alors qu’il animait l’émission N’ajustez pas votre sécheuse, à Télé-Québec) le « père de l’humour absurde moderne ».

Depuis le milieu des années 1990, un style d’humour dit absurde gagne en popularité au Québec. Avec les Denis Drolet, les Chick’n Swell, Jean-Thomas Jobin, André Sauvé et quelques autres, ce style cultive l’extravagance maladroite, les jeux de mots décalés et la déraison joyeuse. Il cherche à faire rire en étant le plus fou possible. Le succès des humoristes pratiquant ce genre indique qu’un important public l’apprécie. Ce style ne va toutefois pas sans susciter de dures critiques. On l’accuse, notamment, d’être facile, vide, insignifiant et désengagé.


Dans Le sens de l’humour absurde au Québec, un essai issu d’un mémoire de maîtrise en communication à l’UQAM réalisé sous la direction du regretté Jean-Pierre Desaulniers, Simon Papineau se penche avec bienveillance sur ce phénomène. Il veut démontrer que cet humour a de nobles origines, n’est ni facile, ni superficiel et révèle, à sa manière, un certain esprit du temps. Alors, insignifiants ou profonds, les humoristes absurdes québécois ?


L’humour absurde québécois, selon Papineau, a les mêmes ancêtres (pataphysique, dadaïsme, surréalisme, théâtre de l’absurde) que l’humour absurde traditionnel (Claude Meunier, Pierre Légaré), mais il se distingue de ce dernier par quelques nouveaux traits. Dans cette nouvelle mouture de l’absurde, « la nature du sujet est devenue aussi absurde que le traitement », ce qui ajoute une couche supplémentaire de folie au genre.


On y retrouve aussi « la notion de “non-rapport”, les longueurs et les détails inutiles [l’hyperprécis], les fausses corrélations, l’univers fantastique et surréaliste, l’hyper valorisation du banal, les décrochages volontaires et jouer “faux” [sic] », toutes des composantes qui, au Québec, sont d’abord apparues, réunies, dans l’oeuvre de Bruno Blanchet, qualifié ici de « père de l’humour absurde moderne ».

 

Un reflet de la société


Partisan de l’idée selon laquelle « l’humour n’est que le reflet de la société », Papineau lie l’apparition de cette forme d’humour à un contexte « psychosocial » particulier. Dans les années 1980 et 1990, les « grands récits » émancipateurs (religion, politique) sont ébranlés et laissent tout le terrain à un individualisme sans repères. On assiste alors, selon les thèses de Gilles Lipovetsky présentées dans L’ère du vide (Gallimard, 1983), à la naissance d’un individualisme hédoniste et psy, qui s’accompagne du règne du relativisme et du désengagement. Dans ce contexte où l’ego est roi, la mort devient un affront insupportable, privé de sens, qu’on fuit dans un culte de la jouissance immédiate en refusant de vieillir. Et la liberté se confond avec l’expression des désirs individuels.


Pour l’artiste en général, et pour l’humoriste en particulier, trois voies, selon mon analyse cette fois, sont alors possibles : critiquer cette « ère du vide » en s’y opposant au nom d’un autre idéal, explorer en profondeur cette atmosphère sociale dans un souci de compréhension fine et de lucidité décapante ou - mais parle-t-on encore, alors, d’une démarche artistique ? - se confondre avec cette époque en s’en faisant le porte-voix. L’humour absurde moderne québécois choisit la troisième voie. Simon Papineau s’en réjouit ; je m’en désole.


Dans l’humour « naïf, gentil et inoffensif » de Jean-Thomas Jobin, qui avoue être « déconnecté de l’information », dans les jeux de mots délirants des Denis Drolet (« y a rien à chercher dans nos textes », disent-ils), dans le « ludisme naïf » des Chick’n Swell, censé être « drôle parce que c’est “mauvais”», totalement désengagé et « adulescent » (ce néologisme qui désigne les adultes refusant de vieillir, ces trentenaires qui se nourrissent encore de Passe-Partout, par exemple), dans les bêtises puériles (faire cuire un oeuf dans un salon de bronzage) d’un Patrick Groulx, Simon Papineau trouve une douce folie et une sympathique joie de vivre. En cherchant beaucoup, il y déniche même une contestation indirecte, voire inconsciente, du discours vide de nos politiciens, de la « société de performance axée sur la compétition », une sorte de « fuite » d’une société insatisfaisante.

 

Un humour sans culture


Cette lecture bienveillante n’est pas la mienne. Dans cet humour profondément régressif, censé tirer sa drôlerie de son immaturité, je ne trouve qu’un vide désolant. L’humour absurde moderne québécois est un humour sans culture, un humour insignifiant au sens littéral du terme, c’est-à-dire sans signification.


Il ne provoque personne et ne propose pas de nouveaux éclairages sur des valeurs ou des faits contestables ; il niaise, se vautre dans des âneries gratuites et gênantes. Contrairement à Sol, par exemple, qui faisait, par ses jeux de mots brillants, ressortir l’absurde de certaines situations pour susciter réflexions et remises en question, les nouveaux humoristes absurdes s’agitent et babillent dans un désert culturel. La seule liberté qu’ils réclament - je pense ici à Patrick Groulx, notamment - est celle d’être épais.


Papineau, au passage, note que Louis-José Houde aime bien se moquer « des modes passées et de la génération précédente », de même que des « personnes un peu “trop intenses”». Faut-il s’en surprendre ? Quand on n’a ni la culture, ni les convictions qui viennent avec, le passé, au lieu d’être une inspiration, devient un repoussoir à ridiculiser pour ne pas sombrer dans la mauvaise conscience du barbare, et les gens engagés, « trop intenses », qui croient encore en quelque chose, nous apparaissent comme des énergumènes. Ne reste plus qu’à s’en moquer, au nom de… rien.


Papineau, dans ce livre où les grossières fautes de français pullulent, annonce que l’humour de demain sera plus engagé et donne Jean-François Mercier en exemple. Il oublie de dire qu’un humoriste engagé sans culture, ça ne peut qu’être un vrai « gros cave », armé d’un gros bon sens insignifiant, qui confond populisme brutal et critique sociale. Sol, reviens, ils sont devenus vraiment épais !


 

louisco@sympatico.ca

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