Revue de presse - La grève de la faim d’une chef

Pendant qu’à peu près tout le monde festoie durant ce temps des Fêtes, la chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, poursuit sa grève de la faim amorcée le 11 décembre à l’ombre du parlement fédéral. Sa demande est toujours la même : rencontrer le premier ministre pour discuter avec lui des difficultés des Premières Nations.

Sa bataille lui vaut l’empathie de l’équipe éditoriale du Toronto Star. « Le souci humain le plus élémentaire pour une personne en extrême détresse pousserait certains leaders à passer à l’action, mais pas le premier ministre Stephen Harper », s’indigne le Star. Ce pourrait aussi être la reconnaissance des injustices historiques subies par les autochtones. Ou encore la honte qu’inspirent leurs conditions de vie. Mais rien de tout cela ne semble suffisant pour pousser Harper à franchir les quelques pas qui le séparent de Spence. Le geste de la chef a donné un coup de fouet au mouvement « Idle No More ». Des milliers d’autochtones et leurs supporters ont manifesté à travers le pays juste avant Noël et tous les Canadiens doivent maintenant se sentir concernés. « Si l’inquiétude humaine, la détermination à corriger des injustices historiques et la volonté d’améliorer la vie dans les réserves ne suffisent pas à émouvoir Harper, voici une raison qu’il comprendra : rencontrer Spence serait politiquement opportun. Ou encore, cela pourrait simplement éviter un désastre », écrit le Star. Ce dernier prédit que, si Spence venait à mourir ou à subir des torts graves, un « ouragan de colère s’ensuivrait ». « En rencontrant Spence, Harper éviterait à tous les Canadiens, y compris aux autochtones, une escalade d’amertume dangereuse et inquiétante. Il devrait donc le faire dès que possible », conclut le quotidien.


Bémol


Le Winnipeg Free Press désapprouve, pour sa part, le geste de Spence, qu’il associe à une forme de chantage, mais il ajoute, en éditorial, que ce serait une erreur de traiter les grèves de la faim et les manifestations comme de simples sursauts de colère qui se dissiperont pour ressurgir à la prochaine frustration. Le quotidien note une différence entre ce mouvement et ceux du passé. Trois chefs font actuellement la grève de la faim. Idle No More a, grâce aux réseaux sociaux, rallié les autochtones d’un bout à l’autre du pays, dans un mouvement pacifique qui a attiré l’attention du monde et obtenu l’appui des leaders autochtones. Les enjeux sont toutefois nombreux et complexes. Et il serait erroné, dit le quotidien, de croire qu’il revient au seul gouvernement fédéral de corriger la situation. Les autochtones doivent agir aussi. « Demander davantage sans proposer un plan pour faire les choses différemment ne peut suffire. » Les autochtones ont maintes préoccupations, dont celle d’être consultés au sujet de décisions affectant leurs terres et les ressources qu’on y trouve. Mais les autochtones doivent, de leur côté, expliquer pourquoi tant d’entre eux tiennent à demeurer dans des communautés isolées, sans occasions d’emploi, et dans des conditions de vie qui ont peu à voir avec leur culture. « Les Canadiens éprouvent généralement de l’empathie envers les autochtones pour les circonstances difficiles auxquelles ils font face, mais peu de gens croient que les problèmes peuvent être résolus sans changements profonds à la façon dont les Premières Nations sont organisées et administrées », conclut le Free Press.


Christie Blatchford, du National Post, va encore plus loin. Elle n’éprouve aucune sympathie pour Spence et cette grève de la faim, qui vient avec cet « inévitable cycle d’exagérations et de foutaises habituellement associées aux manifestations autochtones ». Spence, qui est devenue le visage du mouvement Idle No More, veut une rencontre « nation à nation » avec le premier ministre et le gouverneur général pour discuter des obligations découlant des traités et des relations entre les Premières Nations et le Canada, résume la chroniqueuse. Blatchford ne nie pas que le statu quo, qu’elle décrit, soit « un échec frustrant et embarrassant ». Trop d’autochtones canadiens, souligne-t-elle, vivent dans des conditions dignes du tiers-monde. « Mais pendant que la chef Spence et d’autres souhaitent des discussions de nation à nation, on est en droit de se demander si une part suffisante de la culture autochtone a survécu pour permettre de seulement rêver à ce statut ou si la culture n’est pas irrémédiablement altérée pour cela. Les offrandes, les tambours rituels et le reste ne font pas une nation. » Le recours à la grève de la faim l’irrite, car ce genre de geste a le don de simplifier à outrance des enjeux complexes. Et « il est tentant d’y voir un geste d’intimidation, sinon de terrorisme. Après tout, elle tient l’État en otage avec des demandes vagues, mais si elle devait mourir sous l’oeil de M. Harper, ce ne serait pas seulement tragique, mais désastreux. »


On rase


L’agence QMI juge que le temps est venu de rompre le cycle de la misère autochtone, mais son remède risque de braquer les premiers intéressés. Selon l’agence, les communautés isolées et sans avenir devraient être fermées et tout le monde déplacé vers le sud dans des lieux et sous un climat où « l’enfer ne gèle pas ». L’an dernier, c’était Attawapiskat. Cette année, c’est Kashechewan, où on a déclaré l’état d’urgence. QMI condamne sans partage les chefs de ces bandes pour leur mauvaise gestion et leur entêtement. Des millions sont dépensés chaque année sans qu’on sache trop où ils aboutissent et sans voir les conditions de vie s’améliorer, s’insurge l’agence, qui soutient qu’une trop grande part des fonds fédéraux finit dans les poches des conseils de bande et de leurs employés. Selon QMI, le temps est venu de discuter d’une meilleure manière d’utiliser ces fonds publics et peut-être, au passage, de raser ces deux communautés pour accueillir leurs membres dans le monde développé.

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6 commentaires
  • Gaston Carmichael - Inscrit 29 décembre 2012 16 h 54

    Pas facile de distinguer les préjugés des jugements fondés

    Les chroniqueurs se bousculent pour nous présenter leurs opinions. Sur la question autochtones, on en voit de toutes les couleurs. Cela va du méchant gouvernement responsable de tous les malheurs de autochtones, aux méchants autochtones qui n'auraient bien qu'eux à blâmer pour tous leurs malheurs.

    Mais. sur quoi ces chroniqueurs fondent-ils leurs opinions? Comment faire la part des choses?

    En 1991, une Commission Royale d'Enquête (Érasmus-Dussault) s'est penché sur la question. Après cinq années d'étude, un rapport fort étoffé a été produit (en 1996).

    Dans le cadre de la grève de la faim de la Mme Spence, et du mouvement "idle no more", il serait intéressant que Le Devoir nous présente un dossier pour nous résumer les grandes lignes du rapport Érasmus-Dussault. Ainsi, on pourrait se forger une opinion plus éclairée, et sans doute plus modérée, qu'en se fiant uniquement aux préjugés de chroniqueurs et chroniqueuses dont l'horizon historique ne dépasse guère plus de dix ans.

    Aujourd'hui, l'opinion publique est de plus en plus souvent forgée par des chroniqueurs n'ayant qu'une connaissance très superficielle des sujets dont ils traitent. Il y a un sérieux risque de dérapage social.

  • Claire DuSablon - Abonné 29 décembre 2012 17 h 17

    Justice et réciprocité.

    Les gens qui vivent au nord depuis des millénaires ont le droit de vouloir y rester. Il y a à peine 60 ans, les canadiens ne s'occupaient pas de savoir comment les premières nations du nord survivaient. Demandons donc aux citadins du sud d'aller de collaborer au développement du nord en s'y installant... et entendons le tollé. L'agence QMI manquent d'empathie, d'humanité et a le jugement « un peu court » , ce n'est pas ce qu'attendent les membres des Premières nations qui ont des suggestions à faire.... si on veut bien les écouter et les écouter.

  • Yv Bonnier Viger - Abonné 29 décembre 2012 17 h 54

    Il reste du chemin à parcourir...

    Merci Manon Cornellier pour cette revue de presse édifiante. Vous arrivez à résumer en trois extraits les positions dominantes concernant la question autochtone au Canada : la dernière, la négation, la deuxième, la position du « oui mais » et la première, la position d’ouverture et de dialogue.
    Seules l’ignorance sciemment entretenue et la bêtise peuvent expliquer la position de négation. Je ne m’y attarderai pas davantage.
    Je veux surtout discuter la position du « oui mais » parce qu’elle me semble la plus répandue ou, du moins, elle semble celle que nos décideurs et leurs relayeurs mettent le plus facilement de l’avant. D’une part on reconnaît la difficulté de la réalité autochtone mais, du même souffle, on souligne les faiblesses évidentes des dirigeants autochtones et les échecs des efforts consentis. Même si les gens qui la propagent sont de bonne foi, cette position est pharisienne et hypocrite. Les autochtones sont des humains et ils peuvent présenter les mêmes faiblesses que les allochtones. Les communautés autochtones ne sont ni meilleures ni pires que les communautés allochtones. Mais elles souffrent collectivement de l’injustice toujours pas réparée de la colonisation qui les a poussés dans des réserves, chétives reliques du grand pays qu’ils habitaient avant l’arrivée de nos ancêtres, ou dans l’itinérance. Alors la question autochtone n’a rien à voir avec la morale des uns ou des autres.
    Il reste la première position qui devrait imprégner nos attitudes et guider nos actions. Il nous faut reconnaître le défi que les allochtones et les autochtones doivent relever ensemble et le nécessaire dialogue qui doit se construire pour y arriver. Cette ouverture et ce dialogue peuvent seuls prévenir les crises. Les tenants du « oui mais » et les négationnistes devraient y réfléchir.

  • Denis Paquette - Abonné 30 décembre 2012 03 h 43

    Je suis d'accord avec la chef Spence

    L'histoire étant garante de l'avenir, je suis tout à fait d'accord que la chef Spence ne fasse pas confiance aux politiciens, c'est tant mieux, si nos indiens sont moins naïfs
    Pourquoi faudrait-il qu'ils oublient que le gouvernement de m. Harper s'est fait prié pour signer un accord international
    Doivent ils acceptés que n'importe laquelle compagnie puisse venir s'installer sur leur terre, ce sont des choses qui ne peuvent être négocié que de nation a nation, dont malheureusement m. Harper est un des chefs, jusqu’aux dernières nouvelles

  • Michel Lebel - Abonné 30 décembre 2012 11 h 26

    Danger!

    Stephen Harper n'a jamais connu, à ce jour, une sérieuse crise politique intérieure. Peut-être connaîtra-t-il cette première crise avec les autochtones. J'ai souvent pensé que cela pourrait être le cas, vu le désintérêt, pour ne pas dire plus, que lui et son gouvernement semblent manifester depuis longtemps à l'égard des questions autochtones. Danger à l'horizon! Je lui conseillerais donc fortement de rencontrer Mme Spence. Mais le premier ministre aura-t-il l'humilité et la grandeur d'âme requises pour ce faire?


    Michel Lebel