Amer café

Sur le site Internet des cafés Starbuck, on peut lire une longue profession de foi écologiste. La multinationale s’y engage à économiser l’énergie et à encourager le recyclage. On y apprend que la société finance des programmes d’alphabétisation aux États-Unis et au Canada. Elle aide aussi à éduquer les petits Chinois et les pays du tiers-monde à avoir accès à l’eau potable. Bref, tout le portrait de l’entreprise modèle. Dans cette floraison de bonnes intentions, il y a cependant un grand absent. La société créée à Seattle en 1971 a peut-être inventé le café à saveur « éthique », mais nulle part elle ne s’engage à… payer ses impôts.

Un rapport de la Commission des finances publiques de la Chambre des communes britannique s’est récemment chargé de rappeler cet « oubli » malencontreux aux bonnes âmes de la multinationale. Depuis 1998, sur un chiffre d’affaires de 4,8 milliards de dollars, la filiale britannique de Starbuck n’a payé que 13 millions de dollars d’impôts. Selon son directeur financier, la pauvre n’aurait pratiquement jamais fait de profits ! Les communiqués de la compagnie destinés aux actionnaires n’ont pourtant cessé de vanter le succès des 725 cafés Starbuck de la Grande-Bretagne. Alors qu’en 2008 la filiale britannique affichait une perte de 41 millions de dollars, la multinationale offrait une promotion à son directeur afin qu’il fasse bénéficier la maison mère américaine de son extraordinaire « savoir-faire ».


Ces jours-ci, les Britanniques découvrent avec stupeur qu’une habile architecture financière permet depuis des années à l’entreprise de ne pas payer d’impôts. Il lui suffit, par exemple, de déduire les droits d’utilisation de la marque qu’elle paie à une vague filiale des Pays-Bas (technique autrement appelée Dutch sandwich). Ou d’acheter au prix fort son café en Suisse, pays réputé comme chacun sait pour ses luxuriantes plantations. Avec pour résultat que les profits se retrouvent dans l’un ou l’autre des paradis fiscaux où la multinationale du café a pignon sur rue.


L’amorce d’un mouvement de boycottage a poussé Starbuck à offrir de verser « volontairement » au fisc britannique 32 millions de dollars dans les deux prochaines années. Cette générosité soudaine ne parvient pourtant pas à faire oublier que les mêmes subterfuges, pourtant connus de tous, profitent à un grand nombre de multinationales.


Les stars du numérique semblent tout particulièrement faire preuve d’une créativité sans borne en la matière. La France réclame en effet 252 millions de dollars en arriérés d’impôts à Amazon, soupçonnée de déclarer ses profits au Luxembourg. Le fisc français a aussi perquisitionné le siège parisien de Facebook, qui ferait la même chose via l’Irlande. L’agence Bloomberg a calculé que d’habiles transferts de fonds, notamment aux Bermudes, avaient récemment permis à Google de réduire ses impôts de 2 milliards de dollars. En comparaison, l’exil fiscal de Gérard Depardieu en Belgique est une broutille.


En 2010, alors qu’il présidait le G8, Nicolas Sarkozy n’avait-il pas proclamé sur France 2 la fin des paradis fiscaux ? De la poudre aux yeux, estiment aujourd’hui les experts. En France seulement, cette évasion concernerait près de 600 milliards d’euros et coûterait des milliards chaque année au fisc, selon le journaliste du quotidien La Croix Antoine Peillon (« Ces 600 milliards qui manquent à la France », Seuil).

 

Brigandage moderne


Malgré les hauts cris lancés de temps en temps, la plupart des États semblent avoir baissé les bras devant ce fléau. Seuls les États-Unis avaient mis le poing sur la table lors du scandale qui les opposa en 2009 à la banque suisse UBS.


Les pays les plus touchés par ce brigandage moderne sont évidemment ceux qui ont un impôt élevé et une protection sociale étendue. Les chantres du néolibéralisme s’en tirent à moindre coût et peuvent plus facilement se passer de frontières. Ce qui permet, par exemple, aux banques suisses et luxembourgeoises de vivre en parasites et de faire du maraudage auprès des grandes fortunes françaises.


L’abolition des frontières est une idée à la mode qu’on ose à peine critiquer par les temps qui courent. Aussi vertueuse soit-elle pour le commerce, cette idée depuis longtemps devenue un dogme ne peut que contribuer à la destruction de l’État et à l’effritement de la démocratie. En effet, il n’y a pas de démocratie sans un État capable de faire respecter ses lois partout sur son territoire. À moins que l’on dénie au peuple le droit de choisir lui-même son modèle social. Présenté comme la panacée universelle, l’État minimum n’est pourtant pas le seul garant de la croissance. L’exemple éloquent des pays du nord de l’Europe l’illustre amplement. Pour que ce choix demeure possible, il faut que les frontières soient respectées.


Une fois les États (et la démocratie) émasculés, les délinquants fiscaux auront beau jeu de mettre en scène leur altruisme en créant des oeuvres de charité privées qui confondent allègrement générosité et publicité. À l’approche de Noël, la leçon est peut-être à retenir. La charité des entreprises sera toujours la bienvenue pour autant que celles-ci commencent par payer leurs impôts rubis sur l’ongle.

8 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 21 décembre 2012 04 h 42

    Question de frontières...

    ... il semble bien que les pays membres de l'Union européenne n'ont aucunement l'impression de rétablir des frontières entre eux, mais ils devront s'assurer que l'Union européenne soit dotée de tous les moyens pour faire respecter ses lois et ses frontières. Car pour affronter ces immenses multinationales, il faut de la détermination, mais un poids politique et économique conséquent. Agir à ce niveau sera sans doute plus efficace et plus juste.

  • Pierre Schneider - Abonné 21 décembre 2012 05 h 35

    Les véritables voyous

    Plutôt que de surpeupler ses prisons de petits voyous sans le sou, les États devraient avoir le courage politique de mettre le grappin sur ces voleurs de grands chemins qui se spéciaisent dans l'évasion fiscale, privant ainsi toute la société de revenus légaux indispensables.
    Et quand on parle de Starbuck, je ne puis m'empêcher de me demander comment il se fait que le prix du café est si dispendieux alors que sur les cours mpndiaux il ne cesse de baisser....

    • Raymond Lutz - Inscrit 21 décembre 2012 10 h 57

      Ah, les paradis fiscaux sont la pointe de l'iceberg: grattons un peu et on découvre des agissements criminels commis avec la _complicité_ de l'État.


      Voyez http://current.com/shows/the-young-turks/videos/no

  • François Dugal - Inscrit 21 décembre 2012 08 h 15

    Comment ça marche

    Pour les distingués lecteurs du Devoir qui voudraient savoir comment fonctionne les dessous de l'évastion fiscale à grande échelle, il faut les deux lvres de Denis Robert, Révélation$ et La boîte noire.

  • Bernard Terreault - Abonné 21 décembre 2012 08 h 23

    Et les minières québécoises ?

    J'ai entendu parler des stratagèmes du genre employè par Starbuck il y a au moins 50 ans ! On disait déjà que Shell l'employait pour acheter à prix fort de sa filiale des Bahames le pétrole qu'elle écoulait au Canada, de manière à être soi-disant dėficitaire au Canada, alors qu'elle faisait des profits fabuleux aux Bahamas où il n'y a pas d'impôt sur les profits des compagnies. Raison de plus pour taxer les minières sur la quantitè extraite plutôt que sur les profits, car avec une peu de comptabilité créative les multinationales peuvent toujours s'arranger pour ne pas faire de profits là où elles veulent.

  • Jean-François Tessier - Inscrit 21 décembre 2012 09 h 03

    Les véritables voyous

    Excellent article qui rétabli dans le discours public les perspectives sociales que de trop nombreux acteurs tentent de glisser sous le tapis de leurs réflexions néolibérales.
    Décidément Christian Rioux demeure un de nos rares journalistes Québécois dont la lecture du réel s'alimente à même l'exercice difficile de dévoilement d'une vérité tapie au cœur des mécanismes économiques actuels.
    Merci pour cette attitude courageuse en ces temps où le masque devient le visage de trop nombreuses situations.
    Jean-François Tessier
    Rimouski