La nouveauté avant l’expérience

Les cinéastes, comme les artistes, sont condamnés à nous conquérir. Film après film, ils ont le devoir de nous surprendre et, plus lourd encore une fois que nous avons fait connaissance, celui de ne pas nous décevoir. Nous attendons d’eux qu’ils refassent ad nauseam le film qui nous a conquis la toute première fois, tout en le leur reprochant lorsqu’ils s’exécutent. La magie des débuts a disparu, notre regard sur eux a changé, ils devraient forcément rester eux-mêmes tout en faisant mieux, nous surprendre sans sortir de leur case, avancer sans bouger.


Quentin Tarantino pourrait refaire toute sa vie Reservoir Dogs; Jacques Audiard, Regarde les hommes tomber; Paul Thomas Anderson, Hard Eight, qu’ils demeureraient au-dessus de la mêlée. Or, que De rouille et d’os soit inférieur à Un prophète, que Django Unchained apparaisse moins percutant qu’Inglourious Basterds, que The Master se situe un cran en dessous de There Will Be Blood, et nous voilà en deuil ou faisant la moue.


Au sujet de Jacques Audiard, un cinéaste dans une catégorie à part, mon excellent confrère Georges Privet disait l’autre jour au micro de Catherine Perrin (Médium large, Radio-Canada) qu’il est « en compétition contre lui-même ». Vrai. Il est devenu superflu de mesurer ses films à ceux des autres. Il nous faut désormais les mesurer entre eux. C’est pareil pour Tarantino, pasticheur unique copié jusqu’à la nausée, égalé par aucun.


Ça l’était aussi pour le maître du suspense, comme en témoigne le très chouette Hitchcock, de Sacha Gervasi, à l’affiche présentement. Anthony Hopkins incarne le cinéaste à l’heure où, au sommet de sa gloire grâce au triomphe populaire et critique de North By Northwest, celui-ci se fait demander par un journaliste s’il ne vaudrait pas mieux qu’il renonce au cinéma afin de pouvoir quitter la scène en pleine gloire. Le film, inspiré du livre de Stephen Rebello intitulé Alfred Hitchcock and the Making of Psycho, raconte que le cinéaste avait pris cette question comme un défi. Celui de sortir de sa zone de confort, de repousser la frontière du montrable, d’expérimenter sur le pouvoir de suggestion (à l’image, au son, au montage), bref, de retrouver l’excitation de son premier amour avec les spectateurs. Le résultat : Psycho, un chef-d’oeuvre qui est à la fois un sommet du septième art, une leçon de maître absolue à l’intention de tous les cinéastes venus après lui, et surtout, un nouveau premier long métrage, 35 ans après l’officiel (The Pleasure Garden, 1925).


D’autres cinéastes ont tenté de répéter l’exploit de Psycho, en vain, avec la complicité avide du cinéphile. Celui-ci étant d’instinct en quête perpétuelle du premier amour, il n’a jamais cessé de traquer les nouveaux Hitchcock, Welles, Truffaut, Fellini, Bergman. Il traque aussi les nouveaux Tarantino, Audiard, Anderson, alors que les vivants sont au sommet de leur art. Le cinéma serait-il un domaine où la nouveauté est davantage prisée que l’expérience ?


Joyeux Noël.

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