Alexandre le bienheureux

Se jetant dans l’eau bouillante, Joblo et Alexandre Jardin attendent la fin du monde dans un bain à remous chez Bota Bota, dans le Vieux-Port de Montréal.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Se jetant dans l’eau bouillante, Joblo et Alexandre Jardin attendent la fin du monde dans un bain à remous chez Bota Bota, dans le Vieux-Port de Montréal.

«Ma dignité est ruinée. Enfin ! », me lance le zèbre en face de moi, infusant dans la tisane extérieure du spa, face au décor inspirant d’une fin du monde annoncée, anticipée et réchauffée.


Prétendre que l’écrivain Alexandre Jardin flirte avec la vérité relève de l’euphémisme. Dans son cas, parler vrai est devenu un sport extrême. L’auteur français, qui songe à quitter la France pour des raisons différentes de celles de Depardieu, n’y va pas par quatre chemins pour dénoncer la sinistrose de son pays. Mais ce n’est pas lui qui tentera de déjouer le fisc - sa feuille d’impôt est imprimée dans son dernier roman -, ni de vivre dans le déni. Alexandre a plutôt choisi une arme assez déstabilisante pour ses contemporains, habitués aux faux-fuyants et aux faux-semblants : il dit la vérité, toute la vérité, toute simple et toute nue. D’ailleurs, c’est un Alexandre à poil qu’on peut voir photographié à la fin de son roman Joyeux Noël, sorte d’éloge de l’authentique qui nous évite la schizophrénie et la dissociation des lobes.


D’un homme qui s’est mis sa famille à dos en divulguant des secrets d’État - notamment la collaboration de son grand-père avec les Allemands durant la Seconde Guerre dans Des gens très bien -, on peut s’attendre à tout, même à une phrase comme : « La vie de famille est la forme normale du délire ! » À qui le dites-vous ?….


Son roman porte tout entier sur le vrai et les « angles morts », différents des secrets de chacun, demi-vérités qui nous tiennent lieu de ciment. Pour Jardin, le non-dit est un poison lent et efficace qui se transmet de génération en génération. Mais cette vérité que tout le monde craint ne provoquera-t-elle pas une fin du monde, un massacre collectif ? « Je crois à la fin de ce monde-là ! Oui ! Et gaiement ! Je n’ai pas le goût du malheur. Ce sera un monde joyeux. Il n’y a pas de joie possible sans cela. Pour moi, le manque d’authenticité est un mystère. La vie n’a pas lieu. C’est terminé, je ne coopère plus. On n’est pas obligés de coopérer. »

 

Les pages de gauche


Père de cinq enfants de six mois à 21 ans, la mi-quarantaine à la fois allègre et ombragée par l’angoisse de voir le corps lui faire faux-bond (son père est décédé à 46 ans), l’Alexandre n’a plus de temps à perdre : « J’ai failli mourir la semaine dernière. Et là, je suis dans un bain d’eau bouillante sur le pont d’un bateau. Je ne vis plus comme si le temps était éternel. » Il enjoint d’ailleurs à ses semblables de faire comme lui. Sa dernière héritière porte le joli prénom de Liberté. Et pour ses prunelles, comme pour celles de ses autres enfants, il s’est juré de ne plus vivre en porte-à-faux avec sa vérité.


Pour contrer le cynisme et faire revivre un certain romantisme, l’écrivain s’est mis à l’écriture d’un journal où la page de droite relate les événements du jour et celle de gauche, leur vérité, parfois inavouable. Ce qu’il appelle la « page de gauche » ressemble à un legs du vivant, de la mémoire plutôt que du grand cirque ordinaire. « J’ai beaucoup de respect pour les gens qui consentent à leur part de naïveté, dit-il. J’ai confiance en notre espèce et je suis très fier d’y appartenir. Je sais qu’elle déraille mais elle peut se réinventer. C’est pour ça que je fais autant d’enfants… »


Alexandre vit d’espoir et de copulations fructueuses, d’amour et de babils insouciants. Convaincu que le Québec est une société plus évoluée et plus franche, il y a même envoyé en éclaireur son fils de 17 ans étudier à l’Université McGill cette année. Lui-même caresse le fantasme de venir s’installer chez nous, malgré les impôts élevés. « Je suis saisi par le nombre d’opportunités qui existent et l’obstination avec laquelle on ne les saisit pas », dit celui qui croit férocement aux fins heureuses.


Tel un ovni à la juvénilité rafraîchissante, Alexandre me parle du suicide de son frère et des funérailles de la femme de son oncle, auxquelles il a assisté récemment : « Ils ont fait un discours lénifiant, la dépeignant comme une infirmière, alors qu’elle a décroché mon oncle pendu au plafond, vêtu d’un porte-jarretelles ! » De quoi nous rappeler pourquoi on cache les frictions pour en faire de la « fiction ».

 

Tout sauf ça!


Le déni rend fou. Et Alexandre Jardin s’est mis en tête de sauver ses lecteurs d’un autisme épidémique. « J’ai mis ma feuille d’impôts et une photo de moi nu à la fin du roman parce que je ne voulais pas qu’on dise que c’est du roman. C’est un livre sur la possibilité d’être vrai. Depuis sa parution, 90 % des journalistes interrompent leur enregistrement pour me raconter leur histoire… »


Selon l’auteur populaire (au sens de peuple), la vérité se retrouve davantage en fiction que dans les journaux et les médias où l’on ne rencontre plus que des personnages et jamais de véritables personnes : « Nous vivons dans une société saturée de gens irréels, de gens qui « communiquent » au lieu de parler. L’attente du lectorat des journaux, c’est : raconte-moi quelque chose qui va me désangoisser et me protéger de la réalité. C’est l’ambivalence absolue. Le déni est au coeur de tous les lecteurs. Et moi, je transgresse le pacte. »


Ce pacte tacite assure une résistance au vernis social et c’est bien pour cela que la fin du monde à laquelle aspire Alexandre n’aura pas lieu. Les larmes de présidents, le sang d’innocents, la bêtise du plus fort, le mensonge politique renforcé par le déni et la soif de pouvoir ont encore de beaux jours devant eux.


Et malgré tout, on peut espérer qu’une trêve s’installe le temps d’un roman, d’un solstice et d’un Joyeux Noël.


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter: @cherejoblo

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Essayé le spa Bota Bota dans le Vieux-Port de Montréal. Un endroit charmant avec une vue splendide où je suis volontiers retournée après mon entrevue avec Alexandre Jardin. Le spa loge sur un bateau et les bains nordiques ou à remous sont placés sur les ponts. Vue imprenable. Même le sauna sec est situé dans la timonerie. En plus, on y mange très bien : la cuisine d’Éric Gonzalez de l’Auberge Saint-Gabriel. Bel endroit pour les touristes et les locaux. Et joli cadeau à offrir avant la fin du monde.

 

Aimé Questions idiotes et pertinentes sur le genre humain et ses 36 réponses pour en finir (ou pas) avec les idées reçues d’Antonio Fischetti. Des questions tout à fait pertinentes ou impertinentes trouvent ici une réponse : « Les croyants sont-ils fous ? », « Pourquoi le temps passe-t-il plus vite à mesure qu’on vieillit ? », « Pourquoi les Blancs veulent-ils bronzer et les Noirs blanchir ? », « Pourquoi les adolescents tombent-ils facilement amoureux ? », « Une femme peut-elle violer un homme ? », « Les cons ont-ils une tête de cons ? » Bref, des questions qu’on n’ose pas poser et des réponses pseudoscientifiques et des pseudovérités qui font sourire.

 

Feuilleté avec plaisir le Dictionnaire des mots retrouvés de Daniel Lacotte. On y déniche de vieux mots français qui ont encore leur utilité. « Fagoter » (mettre en fagots ou être habillé de manière négligée, « dindonner » (tromper ses clients sur la qualité de la marchandise ou tromper son mari), « ouvroir » (l’endroit où l’on réalise les travaux d’aiguille dans une communauté), « pagnote » (couard, lâche), « frisque » (cordial, convivial et enjoué), « bamboche » (agapes, bombance). De quoi démultiplier les plaisirs de langue pour se dire ses quatre vérités.


Adoré le livre pop-up Cache-cache de David A. Carter (Albin Michel jeunesse). Ces six sculptures de papier vous enchanteront. De l’art fragile, de l’art tout en secrets que l’on déploie à chaque page. Pour petits (mais pas trop) et grands émerveillés. Un chef-d’oeuvre d’édition.

 

Mis les voiles jusqu’au 11 janvier. Bonne fin du monde aux uns et bon début d’année aux autres ! On se retrouve bientôt (ou pas).

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JOBLOG
 

Les desserts de Patrice

Pour apporter un peu de douceur, pour en finir avec les blues de Noël, pour répandre de subtiles odeurs dans la maison, pour partager, offrir, égayer, gâter, éveiller la gourmandise, il y a les desserts. Et le plaisir de la pâte à biscuit crue ou de la pâte à gâteau sur le fouet est universellement partagé. « Pourquoi c’est meilleur cru maman ? », me demande mon B en léchant la pâte du soufflé aux marrons. C’est meilleur parce qu’on goûte en voleur, parce qu’on y met les doigts, parce qu’on ne compte pas les portions, ni les calories.
 

Crus ou cuits, les desserts de Patrice Demers (coproprio des 400 Coups) séduisent par leur côté maison ou plus élaboré. Cake aux pistaches ou blinis au chocolat avec poires caramélisées et noisettes, muffins aux canneberges et chocolat blanc, sablés bretons orange et cardamome avec tartinade choco-noisettes, il y a de quoi rêver. Son troisième livre, et mon favori.

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1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 21 décembre 2012 16 h 08

    Les mots qui nous font et nous défont

    Le dictionnaire des mots retrouvés m’a fait prendre conscience que c’est derrière les mots que se cache la vérité. Voila pourquoi les mots nous font tellement peurs. N’y a-t-il un proverbe qui dit que toutes vérités n’est pas bonne a dire. Seuls les auteurs peuvent, peut être un jour, par hasard découvrir cette passe passe royale
    Combien de mots nous n’utilisons plus, que nous n’utilisons pas, combien de mots nous omettons. Voila d’ou émerge et ou s’affaisse notre conscience. Comment s’y prend-on en omettant certains mots. Bon noël et merci de m’avoir permis de mettre en mot ce que je cherchais depuis longtemps. De m’avoir permis de découvrir le dictionnaire des mots perdus et ou cachés. Je sais que ce n’est pas complet mais je crois que c’est un bon début. Un superbe cadeau pour Noel. Votre ami Alexandre me plait sa quête de vérité est courageux. Merci petite futée pour ton travail de journaliste, je t’aime bien.