Les squelettes du bon docteur

Pendant des décennies, on nous a répété que les « Anglais » avaient non seulement la bosse des affaires, mais qu’ils étaient aussi des gestionnaires nés. Jusqu’à tout récemment, le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) était systématiquement présenté comme un modèle à suivre pour son équivalent francophone, le CHUM, qui avait droit au bonnet d’âne.

Le président de la Fédération des médecins spécialistes, Gaétan Barrette, a utilisé abondamment la comparaison entre les deux projets de mégahôpitaux pour arracher toujours plus d’ajouts à celui du CHUM. « La fierté francophone est en jeu », disait-il.


Inversement, ceux qui n’ont jamais accepté son implantation au centre-ville se sont plu à souligner l’explosion des coûts, alors que ceux du CUSM semblaient relativement sous contrôle. Ainsi, au début de 2011, on calculait que le coût du CHUM serait 166,5 % plus élevé que prévu au départ, alors que l’augmentation au CUSM serait seulement de 34 %.


Le sociologue Louis Maheu et l’ancien recteur de l’Université de Montréal, Robert Lacroix, qui s’était fait l’ardent promoteur du site de la gare de triage d’Outremont, ont consacré tout un livre à cette « tragédie québécoise ». Au-delà du spectaculaire bras de fer qui avait opposé Jean Charest à Philippe Couillard et d’un débat qui avait pris des allures de lutte de classes, ils y avaient vu le drame d’une société devenue incapable de mener de grands projets à terme.


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Force est de constater que le CUSM est loin d’être aussi exemplaire qu’on le disait. S’il était encore possible de faire porter à son ancien p.-d.g., Arthur Porter, l’entière responsabilité du pot-de-vin de 22,5 millions versé par SNC-Lavalin pour l’octroi du contrat de 1,3 milliard, il y a des limites à ce qu’on peut faire en catimini.


Le rapport du ministère de la Santé sur la gestion financière du CUSM, rendu public mardi, révèle une incurie monumentale à de multiples niveaux. S’il avait fallu que cela se produise au CHUM, cela aurait instantanément fait le tour du pays.


Si M. Porter ne remettait jamais de documents au conseil d’administration, comment se fait-il qu’on ne lui en ait pas demandé ? « Les procès-verbaux du conseil d’administration sont très succincts et ne permettent pas de conclure de la préoccupation des membres du C. A. à l’égard de la situation financière du CUSM », peut-on lire dans le rapport. Mais de quoi diable se préoccupaient-ils ? Sans parler de l’Agence de santé de Montréal, qui n’a exercé aucune vigilance, et allongeait des fonds en fin d’année.


Avant de recourir à la tutelle, le ministre de la Santé, Réjean Hébert, entend laisser une chance au nouveau conseil d’administration. « Cependant, il nous faut admettre que, depuis la nomination du nouveau conseil d’administration en février 2012, les procès-verbaux de ses réunions ne traduisent pas ce changement de priorité », ont constaté ses enquêteurs.


Ces derniers s’étonnent aussi que les gestionnaires du CUSM disent ne pas avoir été impliqués dans des transactions immobilières « au cheminement parfois hasardeux », alors que leurs noms et leurs signatures apparaissent aux contrats et aux procès-verbaux qui y sont reliés.


Le projet de mégahôpital n’était pas visé par l’enquête, mais le rapport pourrait bien avoir un impact sur son financement. En effet, « les grands donateurs exigent habituellement qu’un établissement soit bien géré pour donner et sont réticents à se substituer au gouvernement pour couvrir des manques à gagner ».


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De toute évidence, Arthur Porter, aujourd’hui en fuite, a embobiné bien des gens durant sa rocambolesque carrière. Après Gérald Tremblay, Philippe Couillard plaidera-t-il à son tour que sa confiance a été trahie ?


Il était de bonne guerre pour M. Hébert de demander à son prédécesseur, qui pourrait bientôt devenir un adversaire, de justifier la nomination de M. Porter à la tête du CUSM après son départ précipité de la Michigan’s Hospital Commission, plus de deux ans avant la fin de son mandat de quatre ans.


M. Couillard peut toujours choisir d’ignorer un péquiste, mais il devra rendre des comptes aux militants libéraux et expliquer, plus clairement qu’il ne l’a fait jusqu’à présent, la nature de ses liens d’affaires avec un homme qui a toutes les allures d’un escroc de haut vol.


Un de ses deux adversaires dans la course à la succession de Jean Charest, Pierre Moreau, a tiré une première salve dans une entrevue à mon collègue Robert Dutrisac, dont Le Devoir publie mercredi le compte-rendu.


M. Couillard excelle à philosopher sur les fondements du libéralisme, mais l’heure est surtout à l’éthique. M. Moreau a raison : les militants libéraux devront se demander jusqu’à quel point ils sont prêts à prendre le risque que des squelettes sortent des placards au plus mauvais moment.

15 commentaires
  • Normand Carrier - Abonné 20 décembre 2012 07 h 14

    Couillard n'est pas un modèle de bon jugement ......

    Le docteur Couillard passe pour un bolé mais cela n'a aucune relation avec le jugement car son association avec le docteur Porter est une erreur de parcour qui dénote une faille qui serait préjudiciable si un jour ce bon docteur devenait premier ministre du Québec ....

    A voir Moreau s'époumonner pour dire que lui serait monsieur intégrité et que les deux autres candidats Bachand et Couillard ne sont pas des modèles , je constate que le PLQ est très mal foutu et que le nouveau chef ne changera pas la dynamique électorale a la prochaine élection .....

  • Alain Lavallée - Abonné 20 décembre 2012 07 h 20

    La compétence du CA du CUSM

    Michel David écrit:
    """Le rapport du ministère de la Santé sur la gestion financière du CUSM, rendu public mardi, révèle une incurie monumentale à de multiples niveaux. (...) Si M. Porter ne remettait jamais de documents au conseil d’administration, comment se fait-il qu’on ne lui en ait pas demandé ? « Les procès-verbaux du conseil d’administration sont très succincts et ne permettent pas de conclure de la préoccupation des membres du C. A. à l’égard de la situation financière du CUSM », peut-on lire dans le rapport. Mais de quoi diable se préoccupaient-ils ?"""""

    Très préoccupant en effet. Pourtant la personne qui est TRÉSORIÈRE du CA du CUSM est avocate et Vice Présidente des Affaires juridiques à la Caisse de Dépot et Placement du Québec (depuis novembre 2010). De plus elle est sur le CA de la nouvelle Bourse de Toronto.

    Est-ce que le CA du CUSM est un CA de complaisance ?

    voici le lien pour ceux qui veulent s'informer sur la composition du CA

    http://cusm.ca/homepage/page/board-directors-profi

    • François Dugal - Inscrit 20 décembre 2012 08 h 17

      Comment se fait-il que les gens importants ne sont redevables de rien?

    • Claude Lafontaine - Inscrit 21 décembre 2012 11 h 56

      Deux choses m'impressionnent dans le CA du CUSUM:
      - Le nombre de personnes.. un C.A de 20 personnes, ça m'apparait être beaucoup de monde, est-ce exceptionnel ?
      - La compétence et la diversification des compétences sur le CA

      Difficile d'imaginer qu'une équipe forte comme celle là n'ait pas été en mesure de détecter et d'interpréter les signaux d'alarme qui sont sûrement passés sur leur écran de radar et qu'elle n'ait pas agit pour éviter ce qui est reproché au CUSUM aujourd'hui.

      En principe ce CA aurait pu imposer les correctifs avant que l'institution frappe le mur, c'est la mission du CA de baliser et de supporer l'équipe de direction mais aussi de voir aux intérêts de la collectivité.

      Comment expliquer l'aveuglement du CA alors ? La compétence de ses membres est une chose, la mission du CA une autre chose, faudrait peut-être se demander qui choisit les membres du CA et ce que sont leurs critères de sélection outre les compétence de base des membres du CA, la réponse est peut-être là.

  • Jean Martinez - Inscrit 20 décembre 2012 08 h 25

    La stratégie communicationnelle

    En fait, depuis des décennies, la stratégie communicationnelle fédéraliste à l'égard du nationalisme québécois a toujours été la même: faire croire aux francophones qu'ils ont besoin des anglophones - et donc du Canada - pour prospérer. Entre ça et le racisme il n'y a qu'un pas. Mais le pire, c'est qu'il y a plein de francophones qui les croient.

    • Gilles Théberge - Abonné 20 décembre 2012 12 h 17

      Exactement. le pire étant qu'il y a des quantités importantes de francophones qui croient à ça.

      Ça, c'est à-dire que les anglais, ceux de Môrial notamment sont bons au sens d'efficace gestionnaires, administrateurs hors de pair etc, et en contrepartie que nous les Québécois sommes nuls en gestion.

      Je ne sais pas si le gouvernement de Charest aurait soulevé le couvercle de ce chaudron aux relents putrides.

      Et dire que le bon docteur Couillard était l'ami du fugitif Porter.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 20 décembre 2012 20 h 36

      C'est facile d'avoir l'air de réussir quand le fédéral et même le gouvernement du Québec sur-financent les institutions anglophones.

      50% du budget pour les mégahôpitaux (+ explosion des coûts et déficits monstres) pour une minorité de 10%. Pour les dépassements de coûts, «sky is the limit» et une certaine «élite» se remplit les poches.

      Le seul hôpital francophone d'Ontario (Monfort), en rien comparable au CUSM, pour une minorité de taille comparable, doit d'être encore ouvert au fait qu'à l'époque, les Québécois comprenaient de plus en plus que le Canada est le tombeau du français.

      La fermeture du seul hôpital ontarien où il était encore possible de travailler et de se faire soigner en français faisait mauvaise presse.

      Surfinancement systématique des institutions anglophones au Québec, sous-financement systématique des institutions francophones au Canada, tirez-en les conclusions qui s'imposent.

  • France Marcotte - Abonnée 20 décembre 2012 09 h 15

    Qui sommes-nous alors?

    «Pendant des décennies, on nous a répété que les « Anglais » avaient non seulement la bosse des affaires, mais qu’ils étaient aussi des gestionnaires nés.»

    Alors que nous...

    Si cette affirmation n'était qu'un tissu de mensonges alors qu'elle a abondamment servi à nous aliéner, qu'est-ce donc qui n'était pas faux de ce qu'on a pu faire croire de nous?

  • Jean-Guy Nadeau - Abonné 20 décembre 2012 09 h 35

    Mauvais docteur

    Depuis la mauvaise prescription d'un CHUM au Centre-Ville, Couillard m'est toujours apparu comme un mauvais docteur. Mauvais pour Montréal. Mauvais gestionnaire qui a refusé les études réalistes sur les coûts du CHUM au Centre Ville par rapport à un CHUM à Outremont tellement plus porteur pour la métropole.