#chroniquefd - Polarisation, pourcentage, matricule…

Qui a dit cette année que ça allait mal et qu’il y avait matière à s’inquiéter ? En 2012 au Québec, la langue française a très bien démontré sa vivacité, son dynamisme et surtout son incroyable capacité à survivre aux mutations du présent en les faisant siennes. La modification par la base, la rue, les révélations ou l’indignation des contours de plusieurs éléments de langage pour mieux les mettre, subtilement, au diapason des nouvelles réalités sociales en témoignent. Oui, il y a de la vie et de la richesse dans cette langue, qui méritent d’être soulignées aujourd’hui par une petite revue linguistique de l’année, en cinq temps… pour sourire un peu.

Polarisation-Polariser : Dans ses deux formes, le concept s’est imposé cette année en naissant d’un printemps. Loin de qualifier uniquement la concentration de l’attention publique vers un point, « polarisation » est devenu au fil des mois une façon facile et détournée de qualifier et de nommer bien d’autres choses : l’incivilité, l’irrespect de l’autre, la peur du débat, l’intransigeance, la fermeture d’esprit et parfois même la grossièreté, d’un côté comme de l’autre. L’appel à casser les dents d’une manifestante - oui, oui, il y en a eu -, c’était de la polarisation. La démonisation des chroniqueurs de droite par ceux de gauche et de ceux de gauche par ceux de droite : encore de la polarisation. Les arrestations abusives, la perte de contrôle sur le poivre : de la polarisation toujours. Le terme s’est aussi imposé dans le langage quotidien pour éviter de parler de dogmatisme, de l’incapacité de dialoguer avec des personnes ayant des opinions contraires aux nôtres, y compris et surtout dans les réseaux sociaux. Polariser a aussi été un terme idéal pour justifier la chasse aux penseurs du présent pour délit d’opinion. En gros.


Pourcentage-Pour cent : On croyait la mathématique assez solide pour ne pas laisser de place à l’interprétation. Erreur. En 2012, l’idée de « pourcentage » et de « % » est sortie de son cadre traditionnel pour nommer l’odieux, l’incurie, l’individualisme exacerbé, l’absence de morale, de sens des responsabilités et de civisme particulièrement chez les responsables de charges publiques et administratives. On l’a vu dans des affirmations comme : un fonctionnaire a floué, dans le cadre de ses fonctions, les Montréalais en permettant à un cartel d’entrepreneurs de réclamer 30 % de plus sur la valeur réelle de leur contrat d’égouts. En passant, la somme ainsi récoltée aurait permis de payer le déneigement du Plateau pendant 25 ans. Pourcentage est aussi devenu en 2012 l’antonyme de « bien commun ».


Léo : Ça ressemble à un acronyme, ça peut être aussi un prénom, mais, en 2012, ces trois lettres sont surtout devenues une façon rapidement comprise par tous de résumer les aspirations d’une génération qui se dit que l’ancien paradigme social est arrivé au bout de sa vie utile et qu’il est temps d’en imaginer un autre, en faisant preuve d’audace. « Léo » ont été aussi trois lettres utilisées pour nourrir l’opportunisme, surtout celui de certains gardiens politiques de cet ancien paradigme cherchant des choses qui brillent pour détourner les regards de la poussière sur leurs meubles. Ces trois lettres ont permis aussi, malgré elles, de s’approcher de la condescendance intergénérationnelle et de ce paternalisme socialement déplacé quand publiquement « Léo » a été associé à des « tu ne devrais pas y aller tout de suite » et « tu n’as pas fini de remplir des bagages ».


Intelligent (comme dans système intelligent ou téléphone intelligent) : La technologie fait muter bien des choses, y compris le mot intelligent qui, en 2012, a de moins en moins qualifié la capacité humaine à connaître et à comprendre, mais plutôt son aptitude à faire n’importe quoi en essayant de se convaincre du contraire. Cette nouvelle conception de l’intelligence fait qu’aujourd’hui il est possible d’être physiquement à un endroit, mais mentalement absent, la faute à un texto, une app ou un compte Facebook. On appelle ça la « zombiquité », d’ailleurs. Avec cette intelligence, on n’assiste d’ailleurs plus à un spectacle, puisqu’on a désormais l’obligation sociale de le raconter, de le médiatiser en temps réel, afin de nourrir notre existence numérique. C’est elle aussi qui nous fait envoyer un texto à quelqu’un qui est physiquement au même endroit que nous. La lumière de cette intelligence sortant d’un écran et à laquelle on s’expose de plus en plus avant de se coucher fait grimper le taux d’insomnie en Amérique du Nord, et du coup son corollaire : l’irritabilité du lendemain.


Matricule : À l’origine technique, plutôt administratif et même un peu ennuyeux, matricule est un mot qui a pris du poids et de l’épaisseur en 2012. Et ceci n’est pas qu’une métaphore. Il permet de nommer désormais, plus qu’une inscription dans un registre, la répression, l’inflexibilité, la rigidité, l’erreur de jugement et même la provocation. Associé à la séquence de chiffres 728, cet élément de langage exprime également depuis cette année la même chose, mais y ajoute une couche supplémentaire composée de vulgarité et de rusticité.


Sur Twitter : @FabienDeglise

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2 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 décembre 2012 03 h 55

    « pour sourire un peu.»

    Malgré que vous ayez écrit ces mots, le texte ne m'a pas fait sourire du tout. Et votre texte n'est surtout pas terminé, y en a encore à venir !

  • Stéphane Aleixandre - Inscrit 18 décembre 2012 08 h 55

    Un mot vaut mille images

    Quoi de mieux que des mots pour lire l'année écoulée avant qu'elle ne s'enfouisse dans les livres d'histoire ou les dictionnaires? Quand l'actualité défile à la vitesse de 24 images par secondes, la lecture devient éclairante... et reposante. Je compléterai le choix des mots ci-dessous de la manière suivante:
    Polarisation---bipolarité: la politique frénétique qui perd parfois ses idéaux en chemin.
    Pour cent---pourcentralisation de l'opinion qu'il faut enfoncer dans des statistiques étriquées.
    Léo---Bureau-Blouin-Nadeau-Dubois: la conséquence des divorces sur les difficultés de prononciation.
    Intelligent---intelligible: deux notions indissociables qui s'éloignent quand le langage prend des raccourcis.
    Matricule---matraquage: des rebelles, du message électoral, des images tragiques.
    Cette année les mots ne furent pas de trop.