C’est du sport! - L’effet papillon

Il existe bien peu de certitudes en ce bas monde, mais en voici une : lorsque survient une tragédie collective comme celle de Newtown, ou un drame familial comme l’assassinat de sa conjointe par le secondeur des Chiefs de Kansas City Jovan Belcher avant son suicide sous les yeux de ses patrons, ou quelque autre décès dans des circonstances troubles d’une personne liée de près ou de loin au sport, vous pouvez parier votre hypothèque qu’au moins 99 % de ceux qui font profession de parler ou d’écrire sur le sujet vous diront non mais, qu’est-ce que cela met les choses en perspective, on voit aujourd’hui combien le sport n’est pas important, au lieu de vous pâmer sur le prochain touché ou le prochain circuit ou la prochaine victoire ou d’avoir le coeur brisé par cette défaite inattendue, vous devriez plutôt embrasser vos proches et leur dire que vous les aimez, car vous ne savez jamais s’ils seront encore là demain, ou vous-même.

Cela dure quelques heures puis, après que vous avez appris que le sport n’avait aucune importance et que, convaincu par une autorité en la matière, vous avez résolu de ne plus vous y intéresser, vous apprenez maintenant des mêmes suspects qu’en des temps difficiles, le sport remplit une fonction inestimable. Il détourne l’attention ne serait-ce que pendant une brève période, il aide à oublier, il contribue à une forme de guérison. Et de fait, c’est pas long que tout le monde est guéri et que le sport reprend par magie toute son importance, et qu’on se remet à causer de matchs cruciaux, de guerriers, de héros, de leçons de résilience et d’exemple pour notre jeunesse.


Jusqu’à ce qu’un nouveau drame survienne, et qu’on se demande pourquoi, et qu’on remette les choses en perspective, et qu’on guérisse, et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps, qui devrait survenir dès ce vendredi selon des sources proches du dossier.


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L’un des phénomènes les plus pittoresques du sport, n’hésitons pas à l’avancer, consiste en la balle papillon au baseball. Une prise particulière de la balle, avec le bout des doigts, fait en sorte qu’elle n’a presque aucune rotation sur elle-même et vole donc dans tous les sens, à l’instar du lépidoptère du même nom. (Contrairement à une croyance populaire, il est cependant faux qu’avant de développer une bonne balle papillon, il faille maîtriser la balle chenille.)


Évidemment, en raison de sa trajectoire erratique, il est relativement difficile de frapper une balle papillon. Il est également ardu pour le lanceur de prédire où va aboutir son tir, de même que pour le receveur de l’attraper. La balle papillon donne lieu à une foule de mauvais lancers, et son imprécision tout comme sa lenteur facilitent la tâche des voleurs des buts.


Au fil des ans, peu de lanceurs utilisant surtout la balle papillon ont connu de grands succès. Hoyt Wilhelm s’est frayé un chemin jusqu’au Temple de la renommée. Phil Niekro itou (qui a oublié le receveur de Niekro, Biff Pocoroba, l’un des noms les plus cool de sa génération, avec sa mitaine surdimensionnée ?). Le frère de Phil, Joe, Charlie Hough, Wilbur Wood, Tom Candiotti et, plus récemment, Tim Wakefield se sont illustrés.


Or cette saison, R.A. Dickey, des Mets de New York, est sorti de nulle part pour devenir le premier lanceur de balle papillon à remporter le trophée Cy Young. À 37 ans, il connaissait jusque-là une carrière extraordinairement ordinaire, mais il a connu en 2012 une campagne de 20 victoires (il en avait récolté 41 en neuf saisons auparavant). Il s’agit d’une authentique belle histoire du sport ; en plus, Dickey est réputé pour lire des livres, ce qui en fait un être à part.


Cela pour dire que Dickey a été échangé ces dernières heures aux Blue Jays de Toronto. On y reviendra, aux Jays, qui sont en profonde transformation pour le mieux. Et Dickey obtiendrait 25 millions de dollars sur deux ans. Comme disait le poète d’expression anglo-saxonne, he put the « butter » in « butterfly ».

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