Théâtre - La règle, la loi, la liberté

Cher Nassim Soleimanpour, c’est à votre demande explicite de correspondance que je cède aujourd’hui en rédigeant cette missive. Il m’en coûte un peu, je dois vous l’avouer, car j’ai toujours trouvé plutôt ringard le procédé consistant à donner à une chronique la forme d’une lettre « personnelle » qui sera donnée à lire à la multitude. Cela étant dit, dans ce cas précis, deviner chez vous un malin plaisir à jouer avec les conventions me conforte dans ma décision. Une fois n’est pas coutume.

Le public montréalais a récemment été exposé, par les bons soins de quelques hommes de théâtre locaux, dont les metteurs en scène Philippe Ducros et Mani Soleymanlou ainsi que le traducteur Paul Lefebvre, à votre texte Lapin blanc, lapin rouge. Une poignée de comédiennes et de comédiens ont accepté de se livrer à votre petit jeu de lecture à vue, que vous qualifiez vous-même d’expérience plutôt que de pièce, entre les murs du bien nommé Espace Libre.


Un aveu : tout au long de la performance à laquelle j’ai assisté, j’ai attendu que vous explicitiez, par la voix de l’acteur Mathieu Gosselin qui officiait ce soir-là, les liens entre la drôle de fable peuplée d’animaux que vous nous proposiez et le contexte sociopolitique qui est le vôtre. « Prisonnier » de vos frontières parce que vous avez refusé de faire votre service militaire, vous êtes forcément suspect aux yeux des autorités locales puisque vous osez être artiste en Iran en 2012, et pourtant vous y faites relativement peu allusion.


Ce n’est qu’à la fin de la petite étude comportementale à laquelle vous nous soumettez que j’ai compris avec quel à-propos vous abordiez des sujets tels que le respect des règles, l’application de la loi et l’exercice de la liberté. Vous n’êtes sans doute pas le premier à placer l’auditoire devant un choix potentiellement tragique : le verre que l’interprète s’apprête à boire sous nos yeux ne contient sans doute pas de réel poison, mais sommes-nous vraiment prêts à accepter ce risque ? Devant l’inaction parfois amusée du plus grand nombre, il est bon de s’interroger a posteriori.


Vous nous donnez votre adresse courriel afin que l’on vous communique, dans chaque ville où Lapin blanc, lapin rouge est présenté, les réactions qu’a suscitées votre proposition. À Montréal, le 12 décembre dernier, outre la connivence qui s’installa grâce aux petits procédés interactifs de votre cru, disons que nous fûmes des lapins assez dociles. Deux spectateurs se sont bien permis de suggérer timidement à Gosselin de contourner les instructions, mais ces prises de parole s’avérèrent insuffisantes pour modifier l’issue de la représentation. Libres d’intervenir, nous nous sommes dans l’ensemble poliment abstenus.


Parce qu’il fallait respecter la volonté de l’auteur. Parce que the show must go on. Par crainte de se mouiller. Par peur du ridicule. Par curiosité morbide. Parce que l’acceptation de la convention théâtrale - ce qui se passe sur scène est nécessairement faux -, exercice auquel nous sommes rompus, l’a emporté sur l’invitation au débat moral, processus auquel nous nous adonnons uniquement à contrecoeur et, bien souvent, trop émotivement chargés.


Heureusement, selon mes sources, certaines soirées ont donné lieu à de plus vives réactions. Des spectateurs ont tenu à boire eux aussi, par solidarité, par souci de partager la responsabilité. Malgré la force de leur engagement envers vous, l’absent, certains comédiens ont finalement exercé leur droit de refus devant votre exigence finale, soutenus dans cette voie par les spectateurs. Quelques discussions animées eurent lieu ; elles furent rares.


Le 12 décembre, les échanges se déroulèrent après la fin du spectacle, autour d’un verre, en présence de l’acteur, sain et sauf. Mieux vaut tard que jamais. Après tout, ce n’était qu’un jeu. Et chez vous ?

 

Cordialement,
 

Alexandre Cadieux

 

P.-S. (afin d’assumer le choix stylistique jusqu’au bout) : Peut-être vous l’a-t-on dit ? Un soir, à votre question « Dans quel genre de théâtre vous trouvez-vous ? », quelqu’un a répondu spontanément «… libre », juste assez fort pour que tous l’entendent. Je connais cette personne ; si le droit de sortir d’Iran vous est un jour accordé et que vous vous posez chez nous, je vous la présenterai.

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