Perspectives - Vu de la Chine

Le Canada vient d’annoncer une importante réforme de ses règles sur l’investissement étranger. Mais qu’en est-il vraiment ? Particulièrement du point de vue de sa principale cible : la Chine.

On comprend l’importance de la nouvelle pour le gouvernement conservateur quand on voit le premier ministre Harper obligé de tenir à ce sujet une vraie conférence de presse. L’annonce, il y a dix jours, du feu vert à l’acquisition de la pétrolière canadienne Nexen par la compagnie chinoise CNOOC pour 15,1 milliards, mais aussi de nouvelles règles plus strictes en matière d’investissement de société d’État étrangère, notamment dans le secteur des sables bitumineux, n’a pas inspiré le même élan de transparence à Pékin. « Next question », a répondu le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, lundi, à ceux qui cherchaient à aller au-delà des réactions polies et réservées d’usage.
 
Cette réserve est compréhensible. Les Chinois, comme tout le monde — y compris au Canada — auront besoin de temps pour comprendre la portée et la fermeté réelles des nouvelles règles canadiennes.
 
Sur le coup, on a parlé de la fin des entreprises publiques étrangères dans les sables bitumineux au Canada, à moins de « circonstances exceptionnelles ». Mais ce secteur ne fera face qu’à cela, des « circonstances exceptionnelles », dans l’avenir, commentaient vendredi les analystes de la Banque Nationale, Pierre Fournier et Angelo Katsoras, citant entre autres : le besoin massif de capitaux, l’explosion des coûts et la volatilité des prix du pétrole.
 
Une application des nouvelles règles d’Ottawa aux dernières transactions survenues au Canada montre, de toute manière, que la plupart d’entre elles auraient passé quand même.
 
Et puis, rien n’interdit la formation de coentreprise ni la participation à titre d’investisseur minoritaire. La société d’État chinoise PetroChina en a fait la démonstration moins d’une semaine après la décision d’Ottawa en annonçant, jeudi, la prise de contrôle de 49,9 % (!) d’un champ de gaz naturel en Alberta dans le cadre d’une coentreprise formée avec la canadienne Encana.
 
Même si elle se sentait injustement visée par les nouvelles règles canadiennes, la Chine serait mal placée pour s’en plaindre publiquement. Elle sait que le moindre commentaire lui reviendrait tout de suite sur le nez, les sociétés énergétiques étrangères étant persona non grata sur son propre territoire.
 
Le Canada n’est pas le seul endroit dans le monde à se montrer de plus en plus méfiant à l’égard de toutes ces grandes compagnies chinoises contrôlées plus ou moins directement par Pékin.
 
Les craintes canadiennes dans lesecteur des ressources naturelles laissent perplexe les défenseurs de la Chine. Que reproche-t-on exactement à ces entreprises ?, demandent-ils. D’être moins respectueuses des travailleurs et de l’environnement ? Il y a des lois contre cela au Canada. D’être sous le contrôle d’un régime dictatorial étranger ? Qu’est-ce que Pékin pourrait décider de tellement plus terrible que n’importe quelle autre compagnie privée étrangère ? De mener à une perte de propriété nationale de nos ressources ? Pourquoi ne pas s’opposer, alors, à toute forme d’acquisition étrangère ?
 
Leçons passées et à venir

Le succès remporté par CNOOC montre que la Chine a appris de ses mauvaises expériences passées. Il y a 7 ans, la multinationale chinoise avait pris tout le monde par surprise en offrant 18,5 milliards pour la pétrolière américaine Unocal. Le Congrès américain avait bloqué la transaction au nom de la sécurité nationale.
CNOOC s’y est pris différemment cette fois-ci. Il y a un an, elle s’est associée à Nexen sur un plus petit projet pour que les deux sociétés apprennent à se connaître et se faire confiance. Des contacts ont aussi été établis auprès des gouvernements et des médias pour la même raison.
 
Beaucoup de promesses ont aussi été faites. On savait que CNOOC s’était engagé à installer son siège social nord-américain à Calgary et protéger tous les emplois existants. Le Globe & Mail nous a appris, jeudi, qu’on s’était aussi engagé à investir entre 5 ou 8 milliards de plus que Nexen en développement pétrolier et gazier ainsi que de faire rapport annuellement à Ottawa.
 
Il n’y a pas que les étrangers qui craignent l’impact des sociétés d’État chinoises. En Chine, de plus en plus de voix s’inquiètent de leur retour en force après plusieurs années de déclin. Ces sociétés compteraient aujourd’hui pour au moins le tiers des investissements dans le pays. En plus d’être devenues les planques par excellence des parents et des proches des chefs du régime, elles seraient tellement inefficaces que la simple abolition de leurs multiples passe-droits et privilèges suffirait pour réduire à néant leurs profits.
 
Pire encore, elles accapareraient tellement de place et de ressources en Chine qu’elles y bloqueraient le développement d’une alternative issue du secteur privé. Une étude du FMI, citée en octobre par The Economist, estimait que l’abolition de leurs monopoles multiplierait, à terme, le revenu par habitant par dix.
 
C’est, finalement, peut-être moins au Canada qu’en Chine qu’il faudrait les interdire.

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