Farce royale

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	Le mari et la fille de Jacintha Saldanha, à leur arrivée à la cathédrale de Westminster. </div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Ben Stansall
Le mari et la fille de Jacintha Saldanha, à leur arrivée à la cathédrale de Westminster. 

Alors que les funérailles de Jacintha Saldanha se déroulent aujourd’hui dans une église catholique de Shirva, ville de l’État indien du Karnataka, le débat se poursuit au Royaume-Uni quant aux circonstances du suicide de cette infirmière, apparemment victime de la crise médiatique déclenchée par l’intrusion d’une radio australienne dans un hôpital de Londres. On y soignait la duchesse de Cambridge, Catherine Middleton, enceinte, venait-on d’apprendre, d’un héritier de la Couronne britannique.

Cette nouvelle d’un enfant royal, inopinément divulguée avant Noël, avait pourtant été accueillie avec joie. Westminster allait, plus tôt que prévu, changer la loi de succession au trône, et, avec l’accord des pays du Commonwealth, rayer la discrimination qui, depuis trois siècles, exclut les catholiques de la royauté et donne priorité à l’héritier masculin. L’industrie du tourisme se préparait déjà au grand événement. Et les médias, jusqu’au Canada, n’en avaient que pour la future mère royale.
 
L’intrusion téléphonique au King Edward VII Hospital et l’exploit des deux « DJ » d’Australie claironné dans les médias du pays et du reste de la planète n’auraient guère ému le public, même si les farceurs ont osé personnifier Elizabeth II et le prince Philip. Mais le choc de la mort d’une infirmière, native de l’Inde, mère de deux enfants, aura interpellé tant l’hôpital londonien et la radio qui l’a trompé que les médias prompts à grossir un tel incident, voire la presse sérieuse ou tapageuse et son culte des têtes couronnées.
 
La station 2DayFM, tout en disant n’avoir enfreint aucune règle, a néanmoins suspendu les animateurs, créé pour la famille éprouvée un fonds auquel elle versera ses profits du restant de l’année. Elle a aussi contremandé le party des Fêtes, dont le budget ira aux œuvres de charité. Elle pourvoit également à la sécurité des employés en cause, devenus l’objet de milliers de plaintes et même de menaces de mort. Désolée, elle soutient que nul n’aurait pu prévoir une fin aussi tragique.
 
Mais cette version est contestée. En Australie, la loi de la radio permet le canular, mais les auteurs doivent avoir, pour le diffuser, l’accord de la « victime ». Or, 2DayFM allègue avoir « tenté » de rejoindre des gens de l’hôpital, et l’institution dit n’avoir pas été « contactée » : permission n’a donc pas été obtenue. Les animateurs, eux, imitant mal la voix du couple royal, s’attendaient, disent-ils, à se faire raccrocher la ligne dès le départ. Nul ne s’est donc demandé si un canular aussi spectaculaire risquait de faire du tort à quiconque.
 
Pour sa part, l’hôpital se défend d’avoir réprimandé Saldanha, qui avait retransmis l’appel « de la reine » à l’infirmière responsable de Catherine Middleton. La direction aurait, au contraire, soutenu ses infirmières. Mais dans une des trois lettres qu’elle a laissées, Jacintha évoquerait des critiques faites au personnel (ou à son endroit de la part du personnel). Surtout, d’aucuns s’étonnent qu’un hôpital si réputé n’ait eu personne de qualifié pour traiter les appels venus de l’extérieur.
 
Dans le grand public, les opinions sont partagées. Les uns se portent à la défense des « jeunes » animateurs, mais d’autres s’en prennent à leur station, qui ne reculerait devant rien pour faire de l’argent. Plusieurs, par contre, s’étonnent qu’un canular ait pu pousser une infirmière compétente, de surcroît mère de deux enfants, à s’enlever la vie. Sa mort ne serait pas attribuable à la crise mettant en cause la famille royale, mais à des facteurs personnels. D’autres encore soupçonnent une affaire plus sinistre.
 
Mais, à voir les réactions parues en Grande-Bretagne, les blâmes portent fortement sur les médias. D’abord, ceux qui excitent le public avec des histoires propres à le jeter dans tous ses états. Et puis, ceux qui, sans pratiquer le « journalisme à potins », lui font souvent écho, ajoutant du même coup à la détresse des victimes, à l’humiliation des présumés coupables et au désarroi des simples gens qui n’en reviennent pas de vivre dans une pareille société. Sans oublier ce large public consommateur d’une telle presse.
 
Dans la présente tragédie, quel que soit son propre état de santé, on peut présumer que l’infirmière, une immigrante soudainement jetée au cœur d’une crise médiatique, n’aura pu interpréter les événements, chercher de l’aide et surmonter l’issue du suicide. Mais l’explication finale reste à venir. Dans le cas de Catherine Middleton, il ne fait toutefois aucun doute que la vie privée d’une patiente a été envahie par une station de radio, faisant d’elle la vedette involontaire d’un coup publicitaire sans justification ni excuse et dénué d’intérêt public.
 
L’affaire ne saurait en rester là. « Plusieurs leçons doivent en être tirées », a commenté David Cameron, le premier ministre britannique. Mais lesquelles ? Cette tragédie aura redonné de la vigueur au projet de réforme de la presse dans ce pays. Mais en même temps, elle illustre le caractère international du « journalisme irresponsable ». Londres n’a pas le pouvoir de protéger sa population d’intrusions comme celle de 2DayFM. L’Australie elle-même ne peut sévir que chez elle.
 
La technologie ne connaissant plus de frontières, après la finance offshore, la loterie Internet et la drogue en île perdue, on peut s’attendre à voir bientôt surgir d’outre civilisation ces médias dont l’appétit d’enrichissement n’aura d’égal que le cynisme moral. En attendant qu’on trouve des boucliers contre ces émissions d’abrutissement massif, les milieux sensibles à ces prédateurs, comme les hôpitaux, gagneront à se donner, suivant le mot d’André Picard, le chroniqueur santé du Globe and Mail, « une culture de la confidentialité ».
 
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.
7 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 17 décembre 2012 08 h 08

    Les valeurs

    Où sont rendues les valeurs salvatrices et civilisatrices de l'Empire Britanique?

    • Nasser Boumenna - Abonné 17 décembre 2012 10 h 23

      Elles se sont éteintes une fois l'Inde perdue...

    • Frédéric Chiasson - Inscrit 17 décembre 2012 12 h 56

      «Valeurs salvatrices et civilisatrices de l'Empire Britanique» !? Vous voulez rire ? Après l'Acadie, l'Afrique du Sud, l'Inde... et toutes les sociétés indigènes poussées à l'extinction... et la violence à l'intérieur même de ces sociétés «anglo-saxonnes» ? Non mais il faut arrêter de lire la propagande historienne du Canada anglais.

    • Normand Charest - Inscrit 18 décembre 2012 01 h 32

      @ Frédéric Chiasson : «Valeurs salvatrices... ?» Il s'agissait bien évidemment d'une blague.

  • Albert Descôteaux - Inscrit 17 décembre 2012 08 h 40

    Vie privée des royaux...

    Les royaux ne se gênent pas pour s'exposer en public, faire parler d'eux, voyager chez leurs sujets en grande pompe (des canadiens adorent..), l'essence même de leur existence repose sur l'exposition publique. Ils doivent vivre avec les conséquences de leur propension à attirer l'attention. De ce point de vue, Mrs Middleton a fait ses choix il y a longtemps, et je ne verse aucune larme lorsque des papparazzi ou autres cherchent à obtenir plus de croustillant sur la vie de ces riches gens.

    Pour ce qui est du suicide de la pauvre dame, sa réaction a été plutôt extrême et je ne crois pas que l'on doive blâmer les auteurs du canular.

    • Normand Charest - Inscrit 18 décembre 2012 01 h 29

      On ne connaît pas encore tous les détails, mais c'est facile de dire que personne n'est responsable. Éthiquement, nous sommes responsables des conséquences de nos mauvaises farces, diffusées sans permission, qui peuvent avoir des conséquences tragiques en affectant des personnes fragiles.

  • André Michaud - Inscrit 17 décembre 2012 09 h 39

    L'humour comme dogme ?

    Est-ce que l'Australie est aussi , comme au Québec, sous le dogme de la liberté totale en humour ? N'importe quoi sans aucun bon goût..au contraire même, on se vante d'être de mauvais goût !!! N'importe quoi pour des cotes d'écoute..