Médias - Y a-t-il trop de chaînes?

Ce que l’on pourrait un peu abusivement appeler la section télévision du Devoir tient une réunion le mercredi après-midi pour décider des émissions à couvrir dans L’Agenda culturel du journal. La collègue Amélie gratte à travers les grilles pour retenir des propositions évaluées à quatre. Au total, les sept programmations journalières combinées présentent plus de deux mille cases horaires hebdomadaires, et encore, juste pour les soirées, en gros de 18 h à minuit.

Pourtant, assez souvent, il n’y a strictement rien de notable à souligner. Enfin, rien à encenser, on se comprend. Suggérer de poursuivre la fréquentation de la série Unité 9, mettons, c’est inutile. Assez souvent, il faut se rabattre sur un film, si possible un vieux classique ou une primeur intéressante.
 
Répétons le constat : il y a plus de 300 choix par soirée et quatre téléphages pleins de bonne volonté ont parfois de la peine à en faire un seul bon. Autrement dit, y a-t-il trop de chaînes qui diffusent trop de platitudes ?
 
Jamais trop de choix?

Évidemment, la question semble étrange et même complètement tordue. Théoriquement, il n’y a jamais trop de choix. Pratiquement, le concept d’un choix du jour, à heure fixe, paraît complètement obsolète avec les enregistreurs et les sites de diffusion sur demande. On pourrait envisager un agenda réduit qui dirait simplement : voici les émissions que vous devriez télécharger cette semaine.
 
Le bilan n’en reste pas moins troublant : il y a beaucoup d’émissions, et le niveau de qualité moyen déçoit. Pour un petit bijou d’intelligence comme 19-2 ou 24 heures en 60 minutes, il faut compter des dizaines de navets ou d’insignifiances crasses, souvent resucées. La surproduction boulimique de téléréalités produites à peu de frais concentre tous les travers de cette course folle à la diffusion. Presque toutes les émissions de cocooning, fooding, casting, dancing, stretching, shopping, touring et autres matières à zapping sont à mettre à ce compte faible et futile.
 
L’infobésité et l’adipodivertissement menacent. Au fond, la bonne vieille télé en expansion exponentielle ne vaut pas mieux que les nouveaux médias. 
 
L’avenir serait dans la niche. La théorie médiologique veut que les survivants se démarquent par leur originalité, en occupant un petit créneau bien précis. D’où toutes ces chaînes surspécialisées qui inondent le marché d’émissions hyperpointues. Le problème s’étend partout. « Pourquoi tant de chaînes ? », demande la dernière livraison de Télévisions, l’excellent guide spécialisé du journal Le Monde, alors que six nouveaux réseaux apparus ce mois-ci en France font craindre « l’appauvrissement de la création » dans un contexte de morosité publicitaire. « C’est une vraie bêtise », a résumé un patron de secteur pour qui les nouvelles entrantes « n’auront pas les moyens d’offrir de la qualité ». Il y a maintenant vingt-cinq télés gratuites en France. L’Espagne en compte une trentaine, l’Italie et l’Allemagne quarante, le Royaume-Uni soixante.
 
Ici, on peut juger gratuitement Explora et ARTV qui débrouillent leurs ondes depuis jeudi dernier et pour encore un mois, jusqu’au 13 janvier. Franchement, une fois les rediffusions et les traductions élaguées, tout le meilleur d’ARTV se concentre en quelques heures que pourrait récupérer la chaîne généraliste publique en manque cruel de productions culturelles de qualité. Le constat de la dilution de l’offre et de la cannibalisation de l’audience demeure le même pour Explora la chaîne nature et science.
 
Ces deux chaînes spécialisées appartiennent à Radio-Canada qui vient de recevoir une mauvaise nouvelle de la Cour suprême. Dans un jugement serré (à cinq contre quatre), le tribunal affirme que le CRTC ne peut pas obliger les distributeurs à négocier des redevances avec les télés généralistes. Une autre tuile pour une grande télé déjà affaiblie par les compressions des subventions et les mutations du marché publicitaire.
 
La tentation de la fuite dans les chaînes payantes sera grande pour le réseau historique gratuit. Ce qui rajouterait de la concurrence et de l’offre, certes, mais avec quel bénéfice pour les téléspectateurs d’un monde virtuel déjà saturé comme le prouve souvent la réunion de L’Agenda du mercredi ?

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11 commentaires
  • Danielle Desjardins - Abonnée 17 décembre 2012 07 h 52

    Radio-Canada et les redevances

    En fait, la décision récente de la cour suprême n'était pas tout à fait une mauvaise nouvelle pour Radio-Canada: le diffuseur public était exclus de la décision du CRTC, qui visait à permettre aux diffuseurs d'utiliser la menace du retrait de leur programmation pour faire avancer les négociations pour la "valeur juste de la distribution de leurs services de programmation". Le Conseil avait déterminé que Radio-Canada n'avait pas le droit, en vertu de la Loi, de priver le public de sa programmation.

    Ce serait plutôt une bonne nouvelle pour Radio-Canada: la concurrence privée ne disposera pas d'une source supplémentaire de revenus.

    En ce qui concerne ARTV, retirez-la et vous retirez à R-C les revenus supplémentaires qui lui permettent d'acquérir ces "quelques heures" qui consitueraient le meilleur d'ARTV selon vous.

    Cela dit, c'est la situation aujourd'hui. Mais notre monde numérique est si mouvant (lire: en mutation profonde, terme qui est en passe de devenir un cliché tant on le répète) qu'il est difficile de prédire quel sera l'avenir du paysage audiovisuel canadien. Mon avis: on ne parlera plus de paysage, c'est une image trop bucolique pour l'univers complexe qui s'annonce.

  • François Dugal - Inscrit 17 décembre 2012 08 h 28

    La télé

    Après 24 heures en 60 minutes, notre télé se ferme et notre discothèque est mise à contribution; avis aux poblicitaires.

  • Guy Massicotte - Inscrit 17 décembre 2012 10 h 49

    Les revenus publicitaires

    Imaginez une tarte:
    si vous avez quatre convives, ils en auront chacun un quart.
    Si vous avez 24 convives ils en auront chacun un très petit morceau.

    Vos quatre invités repus passeront une belle soirée en votre compagnie.

    Vos 24 invités passeront une soirée le ventre un peu creux et seront peut-être moins volubiles.

    Malheureusement, les sommes dépensées en publicités au Québec, déterminent qu' il ne peut pas y avoir deux tartes.

    Bonne soirée !

  • François Bélanger Boisclair - Inscrit 17 décembre 2012 12 h 11

    Pour un choix plus libre

    Nous n'avons pas trop de chaînes disponibles. Nous avons trop de chaînes imposées.

    Chez Vidéotron par exemple, nous avons APTN qui fait partie du forfait de base numérique. Je ne vois aucune raison de payer pour une chaîne amérindienne quand je ne la regarde pas.

    La qualité des émissions est aussi en chute libre depuis 20 ans. Radio-Canada diffusait dans mon enfance des émissions de qualité. Citons en exemple Félix et Ciboulette. Qui produit en français pour le Québec de telle perle aujourd'hui? Personne!

    • Bernard Gervais - Inscrit 17 décembre 2012 17 h 23

      Bien d'accord avec vous. La qualité des émissions de télé a beaucoup chuté depuis une vingtaine d'années. La belle époque de la télévision - notamment celle des années 1960 et 1970 à Radio-Canada - est bien révolue.

      Personnellement, je n'ai rien contre le fait que les chaînes de télé soient plus nombreuses. Encore faut-il que le contenu qu'elles proposent soit intéressant. Ce qui est loin d'être toujours le cas !

      De toute façon, la télévision est à l'image de la société : elle vit dans la nostalgie et ne sait plus très bien quoi produire de nouveau !

  • France Marcotte - Inscrite 17 décembre 2012 12 h 35

    Payez pour la qualité et l'abrutissement est gratuit

    J'ai remarqué que Télé-Québec même, qui était la planche de salut des non-câblés, a significativement diminué la qualité de l'offre en cinéma de répertoire, celui qui fait bouger les neurones.

    On nous pousse à payer pour se déniaiser.

    Si je refuse, ce sera ma faute si je reste niaiseuse.

    Heureusement qu'il y a encore les livres en chair et en os.

    Gardez-les pour les jours maigres qui s'annoncent!