Fonds de tiroir menacés

L’essentiel de la hausse en culture était déjà affecté à la Maison symphonique de Montréal.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’essentiel de la hausse en culture était déjà affecté à la Maison symphonique de Montréal.

Notre petite communauté culturelle affichait plein de sourires. Elle avait eu bien chaud et soupirait de soulagement. Au premier budget du gouvernement Marois, Nicolas Marceau, le ministre des Finances, lui avait fait comprendre que non, et bien au contraire… Remisez vos inquiétudes, gens de l’art et du spectacle.

Après l’attente du pire, constater que le budget dévolu aux arts sous toutes ses formes n’avait été ni tronçonné, ni effacé, ni écrapouti, mais haussé de 2,1 % en ces temps noirs du sacrifice, invitait aux chants d’alléluias. Ajoutez à ça des fonds alloués à la SODEC (Société de développement des entreprises culturelles) et au CALQ (Conseil des arts et des lettres du Québec) légèrement à la hausse. Et champagne, avec ça !


Faut dire qu’à la Semaine du cinéma du Québec à Paris, le ministre de la Culture, Maka Kotto, avait brandi en amont le spectre des compressions dans son secteur. Une gaffe ? Sans doute. À moins qu’il n’ait semé l’émoi pour se poser en sauveur a posteriori, histoire de faire avaler au passage quelques couleuvres. Les faramineuses promesses électorales d’investissements neufs - 88 millions par année, rien de moins - s’étaient réduites au statu quo… Pas grave. On évitait la débandade. Ouf !


À la première allégresse succéda l’analyse, comme il se doit. Cette semaine, le Conseil québécois du théâtre (CQT) jetait un premier pavé dans la mare. D’autres suivront, n’en doutez point. Dans une lettre aux médias, Hélène Nadeau, la directrice générale du CQT, constatait que l’essentiel de la hausse en culture était déjà affecté à la Maison symphonique de Montréal et aux services de la dette. Elle déplorait par ailleurs que certains programmes et organismes soient bel et bien amputés, dont l’aide au développement de public et à la médiation culturelle. À son avis, le gel des enveloppes du CALQ pour ses programmes d’aide nuira à la création, à la production et à la diffusion des oeuvres artistiques. Au CQT, on se dit sceptique quant à la pleine volonté du gouvernement Marois de contribuer à un réel développement des arts au Québec. C’est parti !

 

Géométrie variable


Le milieu avait rêvé haut et grand, tant la culture semble liée au projet nationaliste du Parti québécois, même si ce parti, sous ses diverses gouvernances au fil des décennies, n’a jamais vraiment misé sur cette carte atout. Cette fois, de belles promesses électorales se sont envolées en fumée. Quant aux musées nationaux, ils ont quand même perdu 1,6 million dans l’aventure du budget. Tout n’est pas si rose.


Petite mise au point : le financement des arts est à géométrie variable. Des événements et organismes reçoivent une aide récurrente officielle par programmes. Mais d’autres crédits existent au ministère, appelons ça les fonds de tiroir ou la petite caisse discrétionnaire. Ce coffret est destiné aux imprévus, mais sert aussi à apporter un coup de pouce, souvent année après année, à des manifestations qui n’entrent pas dans les cases officielles, ou à ajouter des subsides à d’autres événements déjà financés pour les aider à boucler leurs budgets. Des festivals, des organismes recevaient ainsi un coup de pouce, à bon escient ou par habitude. Depuis qu’Ottawa avait sabré les programmes de soutien à l’étranger, le Québec y allait d’appuis non récurrents, dont certains se voient désormais menacés, telles les tournées internationales de musique. À leur enseigne, l’appui aux artistes déambulant hors du Québec atteignait 1,8 million, et dans les limites de la province : 1,6 million.


Or, au ministère de la Culture, l’aide aux projets, pour l’exercice 2013-2014, est en chute libre. De 4,09 millions en 2012-2013, il passe pour le prochain exercice budgétaire à 907 100 $. Même dégringolade pour les « autres interventions particulières en culture et communications ». Elles se chiffraient à 10,7 millions, mais n’atteignent plus que 7,9 millions pour l’exercice 2013-2014. Cela affectera les appuis non récurrents parfois à raison - faut passer le balai - et parfois à tort ; les obscurs et les sans-voix peuvent écoper au premier chef.

 

Entre l’être et le néant


Jusqu’ici, le ministre de la Culture puisait à sa guise dans ces fonds de tiroirs là. Désormais, il devra également convaincre le président du Conseil du trésor, goulot d’étranglement pour les requêtes de chaque portefeuille, en ces temps de compressions.


Remarquez, ce système ouvrira la porte à une épuration du soutien culturel. Des directeurs d’organisme touchent des montants implicites parfois depuis des décennies, à force de faire antichambre et de gueuler haut et fort. Le méritent-ils encore ? Ont-ils évolué avec leur temps ? De meilleurs coureurs devraient-ils prendre le relais ? Dans certains cas, nul doute. L’appui aux arts est également chose politique… Tôt ou tard, on peut imaginer un branle-bas de combat chez les privilégiés des fonds de tiroir, tremblant sous la menace du tapis qui glisse.


Le Festival des films du monde, par exemple, se voyait attribuer, entre autres subsides, un montant excédentaire. Idem pour Cinemania, certains musées thématiques, le Festival d’été de Québec, sans compter les autres. On voit déjà les lobbyings féroces s’exercer en coulisses, les directeurs d’événement aux abois. Le milieu des arts est fragile, chaque dollar compte, et des sommes même modestes peuvent faire pencher la balance entre l’être et le néant.


On se gratte pourtant la tête, perplexes… Le ménage est à faire chez les avantagés du bas de laine, mais qui, au ministère, dans un gouvernement hors du pouvoir depuis neuf ans, sera en mesure de départager le bon grain de l’ivraie en matière de financement discrétionnaire ? En sourdine, le milieu s’interroge. Car il faudra instituer de nouveaux critères en accord avec le Conseil du trésor pour délier les cordons d’une bourse en perte de volume. Il y aura des sacrifiés méritoires au détour, de nouveaux amis de la maison récompensés. Peut-on rêver d’intégrité ? Tous le souhaitent, mais… la communauté artistique a quelques raisons de s’inquiéter.

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