Au royaume des surgelés

Entre la fin du XIXe siècle et le début des années 1940, un million de Canadiens français s’installèrent aux États-Unis, principalement en Nouvelle-Angleterre. On trouve parmi eux mon arrière-grand-père, parti comme tout ce monde à cheval sur un double espoir déçu : celui affiché de trouver enfin du travail et celui, plus secret, de faire fortune ou, à tout le moins, de pouvoir gravir librement les échelons de ses ambitions.


Au Massachusetts, à Lowell, cette ville qui allait engendrer Jean-Louis Kerouac dit Jack, mon aïeul devint souffleur de verre. Logé à l’étroit dans le Petit Canada, un quartier devenu aujourd’hui le havre d’immigrants hispanophones, il fabriquait en série des gobelets fragiles sous le poids écrasant de la chaleur des fournaises.


Dans la large fraternité des exilés de l’époque, peut-être le grand Fred rencontra-t-il le père d’Annie Proulx, cette écrivaine américaine double lauréate du prix Pulitzer, d’abord pour The Shipping News (Noeuds et dénouements, Grasset), devenue riche et célèbre en 2005 à la suite de l’adaptation au cinéma de sa nouvelle, aussi lauréate du même prix, Brokeback Mountain.


Né près de Montréal dans un des villages agricoles de la plaine du Saint-Laurent, le père d’Annie Proulx était de ces travailleurs qui, à force de voir leurs noms mutilés dans des graphies anglaises, s’étaient séparés de leur identité comme d’une peau morte. Comme l’apprirent les Canadiens français du Rhode Island, même Dieu se devait de parler en anglais seulement. Tous n’eurent plus bientôt qu’une seule idée en tête : devenir d’authentiques Yankees de la Nouvelle-Angleterre.

 

Les anges vagabonds


Dans Bird Cloud, un curieux livre très personnel qui vient de paraître en traduction française, Annie Proulx rappelle que Jack Kerouac, le fils le plus illustre de tout ce monde perdu, était parfaitement au fait de « l’horrible errance de tous les Canadiens français dans ce pays étranger qu’est l’Amérique ». Ces Canadiens français, en exil d’eux-mêmes, se résignèrent plus ou moins consciemment à tourner le dos à l’histoire, à renoncer à leur langue, à leur culture et à leur religion, et à façonner leur propre monde individuel, « en suivant l’exemple de tant d’Américains ».


À ce jour, la fracture historique consommée avec ce million de francophones partis vivre aux États-Unis demeure si profonde qu’on n’en a pas encore exploré toutes les crevasses de la mémoire. Ainsi, au sujet de son aïeul du Québec, Annie Proulx se dit à raison « qu’aucun de ses enfants n’a compris comment il envisageait sa vie, quelles étaient ses ambitions, et ce qu’il rêvait d’être ».


Annie Proulx est partie sur la piste de ses origines en cristallisant sa quête identitaire dans un besoin de s’établir en un vaste lieu du Wyoming pour y construire une grande maison, qui occupe presque tout l’espace de son livre. Ce serait commettre une erreur facile que de lire ce riche récit sous l’angle pauvre d’une simple narration amusante des mésaventures de quelqu’un qui traverse les rudes étapes d’un projet de construction. Car cette maison d’Annie Proulx est d’abord une affaire intérieure où les origines se mélangent aux matériaux dans une alchimie complexe qui a aussi à voir avec des descriptions savantes de la faune et de la flore dont raffole la littérature américaine, autant que le lecteur des chroniques de Louis Hamelin au Devoir.


Ce domaine du Wyoming baptisé Bird Cloud apparaît tel un motif pour s’échapper de l’emprise symbolique d’un père chez qui les déménagements fréquents « résultaient en grande partie du désir obsessionnel d’échapper à ses origines canadiennes-françaises ».


Prendre ainsi maison correspond aussi au besoin viscéral d’enraciner sa bibliothèque autant qu’une écriture. Annie Proulx : « J’ai besoin d’espace pour stocker des milliers de livres et de vastes tables de travail pour étaler les manuscrits, documentation et cartes. Les livres sont pour moi essentiels. J’aimerais pouvoir les considérer à la manière de certains éditeurs - à savoir comme un « produit » - mais je n’y arrive pas. »


La lisant, on comprend à chaque page qu’en effet les livres ne sauraient être tenus pour une simple marchandise.


Tiens, il me semble que c’est ce que j’écrivais ici la semaine dernière.


***


Que de courriers reçus la semaine dernière ! Mais sans doute en ai-je reçu beaucoup moins qu’Alain Dubuc de La Presse, lequel confesse à ses lecteurs avoir été inondé de lettres hostiles à ses positions toutes contraires aux miennes à l’égard de l’imposition d’un prix plancher pour les livres.


Comment ne pas être porté à croire quelqu’un qui, faisant fausse route avec autant d’assurance, pousse les limites de ses certitudes factices jusqu’à s’égarer encore plus loin cette semaine, tout en feignant de ne pas savoir que ce qu’il propose comme argumentation s’appelle au mieux un raccourci ?


Faut-il défendre des lecteurs ou défendre des libraires?, demande Alain Dubuc. En d’autres mots - ceux de Dubuc toujours -, faut-il « défendre des citoyens vulnérables ou défendre ce qui est, en fin de compte, malgré son rôle socialement utile, un lobby de petits commerçants qui défend ses intérêts »?

 

Paradis fiscaux et paradis artificiels


Touchante et soudaine sollicitude envers les « citoyens vulnérables » de la part de quelqu’un qui défend à longueur d’année l’univers économique des paradis fiscaux, des impôts ultra-maigres pour les plus gras et la souveraineté des entreprises devant celle des États.


Mais par quel enchaînement logique, sinon celui digne d’une fable coloriée par Walt Disney, se retrouve-t-on à se faire raconter sans rire que la société québécoise, réduite à un état de client, doit se féliciter d’être aidée à lire davantage par tous les Costco de la planète ?


Cela fait songer à cette histoire de supermarché qu’aimait raconter José Saramago et qui se trouve à la base de son roman intitulé La caverne. Ce livre, expliquait-il, « m’a été inspiré, au deuxième ou troisième degré, par une visite au West Edmonton Mall, où l’on trouve même une plage tropicale : l’artifice prend la place de la réalité. De plus en plus dans le monde, le seul endroit propre, illuminé, pacifique et tranquille, c’est le centre commercial… Tout ce qui est agressif est au dehors, alors qu’à l’intérieur c’est le paradis ».


On réussira sans doute à nous faire croire un jour que le ciel de la littérature se loge entre deux rangées de produits surgelés et que tout ce qui ne peut faire l’objet de soldes destinés à la consommation des masses n’appartient pas à une culture digne d’être préservée. Dès lors, à quoi servira-t-il d’enseigner la littérature aux enfants et de promouvoir un meilleur accès aux livres puisque les supermarchés seront parfaitement à même de répondre à tous les besoins nécessaires ?

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2 commentaires
  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 17 décembre 2012 09 h 01

    Une seule et même littérature

    Mes livres, depuis belle lurette, viennent tous de prêts de la bibliothèque locale en version papier ou numérique, ou sont achetés chez Amazon.com.
    Pourtant, les phrases sont les mêmes, les idées aussi. Les livres que je reçois ont le même poids et me donnent le même plaisir, mais ils me coûtent moins cher.
    Que viennent faire les intermédiaires dans tout cela? Ils ne sont pas porteurs de culture, ils sont porteurs de livres. Le livre enrubanné, enveloppé de papier glacé ou entouré de livres complices chez le libraire-artisan procède d'une même démarche que chez le marchand mal dégrossi de l'Edmonton Mall. La distinction s'achète, dirait Bourdieu en pensant aux bobos. Que ceux qui veulent se distinguer en paient le coût.
    À partir du moment où chacun a pu bouquiner à partir de son clavier d'ordinateur, la donne avait changé Il suffirait d'en prendre acte.

  • Laurette - Abonné 19 décembre 2012 12 h 22

    Annie Proulx

    Auteur célébrée, Annie Proulx n'est pas la première à aborder la question des exilés québécois aux États-Unis, longtemps appelés «les Chinois de la côte est» par les Américains, principalement en raison des ghettos-paroisses où la plupart s'étaient installés, non loin des usines et tout près des églises où régnaient sur leurs ouailles des curés envoyés du Québec pour les empêcher de perdre leur foi et si possible leur langue, tout en encourageant leur retour dans la mère-patrie où ils avaient crevé de faim à cultiver «des terres de roches». Des auteurs d'ici ont déjà traité de ces exilés par nécessité dans leurs oeuvres, mais comme les frontières de notre «paysage littéraire» est depuis toujours fort circonscrit, personne bien sûr n'en a fait état. On dirait parfois que nous vivons dans un pays très petit dont les habitants portent des oeillères et ont perdu la mémoire.