Retraiter

Il semble désormais acquis que les travailleurs prendront leur retraite de plus en plus tard, que ce soit par choix, ou par obligation. Ce phénomène est d’ailleurs déjà en cours et n’aura, comme bien d’autres choses, pas les mêmes conséquences pour tous.

L’équation sur laquelle repose cette tendance est maintenant bien connue. Comme l’espérance de vie s’allonge et que l’on compte de moins de travailleurs pour chaque personne âgée, les régimes publics et privés de pension ont de plus en plus de mal à assurer les mêmes avantages qu’auparavant à ceux qui désirent prendre leur retraite. Ce problème actuariel a été compliqué, ces dernières années, par les rendements rachitiques des produits de placements plus ou moins exotiques.


La solution à ce problème semble découler logiquement des mêmes phénomènes démographiques et économiques. Comme les gens vivent de plus en plus longtemps, ils peuvent - sans subir de préjudice - retarder le moment de leur départ à la retraite. Cette adaptation serait « gagnant-gagnant ». Les régimes de retraite y retiraient une précieuse marge de manoeuvre financière. Les travailleurs amélioraient leur situation financière tout en continuant de se réaliser dans des carrières qu’ils entreprennent de plus en plus tard. L’économie pourrait garder un peu plus longtemps ces travailleurs expérimentés au moment même où plane la menace de pénurie de main-d’oeuvre.


De toute façon, disent des voix, les régimes de pension n’avaient pas été conçus, à l’origine, pour assurer une longue retraite. À leur création, au milieu des années 1960, affirment-elles, l’espérance de vie des hommes au Canada n’était pas de 79 ans, comme aujourd’hui, mais de seulement 67 ans, soit deux ans à peine de plus que l’âge minimum de la retraite.


Cet argument trahit une mauvaise compréhension des statistiques sur l’espérance de vie qui englobent aussi la mortalité infantile et toutes les autres formes de décès précoces. Ce qui compte, en la matière, c’est la longévité une fois arrivé à l’âge de la retraite. Or, si l’espérance de vie des Québécois à 65 ans a augmenté au fil des années et atteint aujourd’hui presque 19 ans (22 ans pour les femmes), elle dépassait déjà les 13 ans au milieu des années 60 (16 ans pour les femmes), et se maintenait grosso modo à ce niveau depuis au moins un siècle.


Pas tous égaux devant la retraite


Les Canadiens n’en ont pas moins commencé à retarder leur départ à la retraite. En 1998, le travailleur de 50 ans avait typiquement encore 12 années de labeur devant lui avant de prendre sa retraite. Ce chiffre était passé à 14 années en 2009, a rapporté la semaine passée une étude de Statistique Canada.


On observe peu de différence, à ce chapitre, entre les travailleurs les moins scolarisés et ceux qui ont poursuivi des études postsecondaires, en dépit du fait que les premiers occupent habituellement des emplois plus durs physiquement, moins bien payés, moins bien pourvus en régime de pension et aux horaires moins flexibles. On note cependant que ces travailleurs moins scolarisés sont plus souvent que les autres forcés de prendre leur retraite pour des raisons de santé, parce qu’ils ne trouvent pas d’emplois ou parce qu’un proche a besoin d’eux.


La principale différence observée entre les deux groupes apparaît après que nos individus ont définitivement raccroché leur casquette de travailleur. Les moins scolarisés ont une espérance de vie à la retraite plus courte que les autres de 3 ans (18 ans contre 21 ans).


Il serait intéressant de se pencher aussi sur la qualité de cette vie qui leur reste à vivre. Une autre étude de Statistique Canada réalisée auprès des personnes de 65 ans et plus rapportait, en juillet 2010, que 61 % des aînés les plus scolarisés pouvaient être considérés comme généralement en bonne santé. Cette proportion tombait à seulement 47 % chez les aînés les moins scolarisés.


En matière de confort matériel, on sait que la baisse marquée de la pauvreté chez les personnes âgées a été l’un des grands succès de l’État providence au Canada au cours des dernières décennies. Mais on sait aussi que les travailleurs les plus modestes, qui n’ont pas eu droit à des régimes de retraite au travail ou qui n’ont pas pu mettre beaucoup d’argent de côté, doivent souvent vivre chichement leurs dernières années, particulièrement les femmes seules.


En conclusion, il semble inévitable, et même souhaité par des travailleurs, que le moment de la retraite arrive un peu plus tard qu’auparavant dans nos sociétés. Les gouvernements de pays développés, y compris au Canada, se sont d’ailleurs employés, ces dernières années, à amender leurs régimes publics de pension à cet effet. Rappelons-nous cependant que l’allongement de l’espérance de vie après la carrière n’est pas aussi important que certains le laissent entendre. Mais, surtout, comme c’est souvent le cas en société, que les conséquences de ces changements de règles et d’habitude ne seront pas les mêmes pour tous.

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