Simple comme l’économie!

Dès qu’il est question d’une politique de «prix unique du livre» au Québec, une petite armée de mercenaires au service de la divine économie se précipite aux avant-postes pour nous assurer qu’il s’agit là d’une fort mauvaise idée.

Une politique du genre constitue tout simplement de mauvaises herbes «qui repoussent quand on croyait s’en être débarrassé», affirmait par exemple Alain Dubuc cette semaine dans La Presse.
 
À entendre tous ces croisés favorables à une économie laissée à elle-même, un juste prix fixé à l’avance pour les livres neufs constitue une menace qui risque de plomber la culture. Une menace de surcroît «élitiste», puisque cette mesure visant les nouveautés pour une courte période empêcherait rien de moins que «la démocratisation de la culture», à en croire Nathalie Elgrably-Lévy du Journal de Montréal.
 
Ce n’est pas tout.
 
«J’aimerais qu’on m’explique, écrit Alain Dubuc, comment on pourra encourager les gens à lire, ce qui est crucial pour une nation qui doit soutenir sa langue, en […] demandant de payer plus cher pour leurs livres.»
 
Permettez ? Est-ce le prix des livres au Québec qui fait qu’on se trouve aujourd’hui avec 49 % des adultes qui éprouvent des difficultés sérieuses à lire et à comprendre ce qu’ils ont lu ?
 
Mais poursuivons. Car il faut bien les écouter, ceux-là, gémir soudain devant l’importance de la lecture ! Surtout qu’à les entendre, on comprend vite que la grandeur de la lecture passe d’abord à leurs yeux par le droit inaliénable des grosses chaînes de vendre les tout derniers «best-sellers» de leur choix au rabais, histoire d’assurer à la multitude le fast-food de l’esprit autant que celui du ventre.
 
Cette «démocratisation de la culture» s’apparente plutôt à un conformisme et à une paresse intellectuelle que combat justement un vrai réseau de librairies diversifiées.
 
Le jargon de la consommation
 
Philosophe, Alain Dubuc ajoute : «La bonne façon d’encourager la lecture, c’est de s’assurer que le livre rejoigne les gens, qu’il soit accessible là où ils sont, y compris dans les Costco de ce monde.» C’est pour ainsi dire «Simple comme l’économie», pour reprendre le titre d’un des plus célèbres livres de Dubuc.
 
Or il n’existe pas une chose qui s’appelle «le livr ». Il existe plutôt différents types de livres qui ne se valent certainement pas tous entre eux à l’échelle de la culture.
Acheter un livre, ce n’est jamais comme acheter du parmigiano à bon prix chez Costco.
 
En choisissant de ne vendre que du sucré à bas prix pour attirer le plus de mouches possible, les grandes surfaces laissent les os et des chairs plus difficiles à digérer comme principale source de revenus aux librairies qui, pour vivre, doivent s’efforcer d’être des lieux de culture complets plutôt que de simples entrepôts voués à la consommation payante des multitudes.
 
Selon Alain Dubuc, une politique de prix unique pénalise «les utilisateurs de l’activité culturelle» en soutenant le réseau de distribution.
 
J’imagine que, pour les habitués du jargon de la consommation, les «utilisateurs de l’activité culturelle» sont ce qu’on appelle couramment des lecteurs. De là à croire que le lecteur n’est pour lui qu’un simple consommateur, il n’y a qu’un pas que d’autres croisés dans son genre n’hésitent pas à franchir. Nathalie Elgrably-Lévy, elle, parle même de «lecteur-contribuable», notion d’un genre nouveau sur notre croûte terrestre.
 
S’il était vrai un seul instant, comme l’affirme Nathalie Elgrably-Lévy, que «l’achat d’un best-seller constitue souvent le premier contact avec l’univers littéraire», alors notre société se trouve en une très fâcheuse position. Car l’alphabétisation et la connaissance du monde littéraire ne sauraient dépendre de la possibilité d’acheter au hasard une poignée de best-sellers neufs en faisant ses courses n’importe où.
 
Une saine diffusion de la culture tient plutôt à des politiques dignes de ce nom, à commencer par un système d’éducation cohérent appuyé par un milieu social qui accorde à la littérature une importance entière.
 
On aura beau acheter autant de livres de Gérard de Villiers qu’on voudra, cela ne conduira personne à plonger ensuite comme une flèche dans les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. La possibilité toujours plus grande de consommer le pop-corn culturel dans lequel se complaît notre société du divertissement ne mène pas pour autant à en apprécier ou à comprendre ses monuments et ses piliers. 
 
La culture nécessite bien autre chose que le sentiment de se trouver libre de consommer au milieu de cette prison d’un genre nouveau qu’est le supermarché. Elle demande un apprentissage, un effort, un doute, une remise en question.
 
Qui donc a ce culot de vouloir nous faire croire aujourd’hui qu’à force d’être gavé de n’importe quoi on peut soudain apprendre à dompter son système digestif à goûter des œuvres moins facilement digestes mais néanmoins plus riches ? Au cinéma, croit-on un instant que le fait d’écouter Les Boys en boucle puisse décider quiconque à plonger ensuite tout de go dans le cinéma de Bernard Émond ?
 
Les conditions de l’existence
 
Mario Roy, de La Presse, écrit cette semaine sur son blogue que le Québec voudrait des mesures de protection des librairies à cause «d’une hostilité fumante, sonore, vengeresse, à l’endroit du commerce, de la consommation, de la mécanique capitaliste». L’homme a visiblement le regard qui porte loin. Au moins jusqu’aux États-Unis.
 
Peut-être pourrait-il prendre la peine de regarder du côté de l’Angleterre. En 1997, on y a abrogé le Net Book Agreement qui datait de 1900, sorte de politique du prix unique du livre anglais. Depuis, 25 % des librairies ont fermé. Est-ce que l’abolition de cette mesure en soutien aux librairies a au moins permis aux lecteurs d’obtenir des livres moins chers ? Même pas. L’abolition du Net Book Agreement a encouragé une explosion des prix du livre, tandis qu’en Europe continentale, au contraire, le maintient de mesures de protection a stabilisé le prix moyen du livre.
 
En fait, depuis l’abolition des mesures favorables aux librairies anglaises il y a 15 ans, le coût moyen des livres a augmenté de 49,6 % en Angleterre alors que le coût général de la vie progressait deux fois moins.
 
Y aurait-il quelque chose de pourri au royaume des opposants à la protection des librairies et des livres ?
 
Ce n’est sûrement pas à cause d’une haine sournoise et profonde de la culture que la France, le Portugal, la Norvège, les Pays-Bas, le Mexique, le Japon, l’Italie, l’Espagne, le Danemark, l’Autriche, l’Allemagne et quelques autres pays ont adopté des mesures de protection pour la librairie grâce à la mise en place d’un contrôle des prix de vente du livre au détail.
 
Depuis 1945, un nombre incroyable de librairies ont fermé leurs portes en Amérique du Nord. Ce qui n’empêche pas pour autant de vouloir en toute logique préserver celles qui restent en leur assurant des conditions de survie décentes.
 
Les justiciers masqués
 
Au Québec, nos justiciers du libremarché veillent à notre appauvrissement culturel sous prétexte de nous encourager à avoir un bon œil pour leurs théories fumeuses sur le libre marché. Et comme des bêtas, on ouvre l’œil bien grand ! Si grand et depuis si longtemps qu’il s’en faut de peu pour qu’on continue encore par se laisser mettre le doigt dedans jusqu’au coude par des borgnes qui affirment voir plus clair que quiconque tandis que tout un monde social s’effondre à la suite de leurs assauts répétés.
 
Non seulement l’argumentation de ces opposants à une nouvelle politique du livre est fautive, mais les chiffres qu’ils invoquent à l’appui de leur propos apparaissent pour le moins curieux.
 
Alain Dubuc affirme dans La Presse : « Les ventes [de livres] des grandes surfaces ne sont pas colossales. » Combien ? Il dit : « 31 millions sur un total de 299 millions pour les sept premiers mois de l’année, soit 10,4 %. » Premièrement, c’est plutôt sur les six premiers mois de l’année que ce chiffre est établi. Deuxièmement, il faut savoir, comme le montre l’histoire du livre, que les gains dans ce monde n’ont jamais beaucoup dépassé le seuil des 2 ou 3 %. Le sachant, qui pourrait croire que ces ventes qui représentent plus de 10 % n’ont rien de « colossal » pour les libraires ?
 
Pour prendre une juste mesure du problème, Alain Dubuc aurait pu ajouter quelques chiffres. Pour les six premiers mois de l’année, les ventes des grandes surfaces au Québec avoisinent les 2,6 milliards de dollars. Que représentent là-dessus leurs 31 millions de dollars de soldes de best-sellers à des « utilisateurs de l’activité culturelle » ? Presque rien. Mais ce rien constitue par ailleurs beaucoup pour les vraies librairies. Est-il normal en ce cas de laisser les grandes surfaces enlever le pain de la bouche de ceux qui font œuvre de vendre des livres, ce qui s’appelle des livres ?
 
Chose certaine, si le gouvernement actuel passait encore à côté d’une occasion d’établir une politique du prix unique sur son territoire, il renouvellerait l’erreur de ses devanciers et devrait en conséquence être condamné lui aussi pour son manque de perspective culturelle.
 
Il ne s’agit plus seulement de rattraper le temps perdu: il faudrait aussi que ce gouvernement élabore du même souffle une véritable politique de la lecture au Québec.
Pour rester poli, disons seulement qu’il est plus que grand temps d’agir.

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