Chaleureux Portugal (2)

Chaleureux Portugal, oui, car le contact, tant avec les hommes qu’a vec les vins, est aussi franc que rassurant. Pas de trucs trop compliqués ici, les broa de miho (dense pain de maïs), bola (chaussons fourrés à la sardine ou au porc mariné), sarrabulho (ragoût de porc et poulet sauce au sang et cumin) et autres caldeirada rica de peixe (ragoût de poisson, dont la fameuse morue) passent à table sans autre formalité que celle d’accompagner des vins raconteurs d’histoires à boire et à manger.


C’est ce que j’aime du Portugal. Chaleureux mais aussi intrigant. Cette (étrange) vigne de ramisco, par exemple, liane préphylloxérique (franche de pied) ancrée sur socle d’argile mais rampant sur le sable fin de la côte Atlantique, du côté de Colares, à l’ouest de Lisbonne, une vigne qu’on imagine enracinée dans la nuit des temps, tant le procédé semble archaïque, avec ses grappes protégées des vents, suspendues à moins d’un mètre du sol par de petits tuteurs.


Le vin ? Élaboré par la coopérative locale fondée en 1931 et forte de ses 45 vignerons pour une production très limitée de seulement 7000 litres, l’Arenae 2005, en appellation Colares, évoquait à la fois le nebbiolo et le pinot noir sur le plan de la couleur comme des tanins, léger en alcool (12,5 %), avec ce grain fruité frais, ce goût à la fois minéral et balsamique et cette portée de bouche fine et allongée. Intrigant à souhait mais surtout, surtout, du jamais bu.


Le Portugais d’aujourd’hui ne carbure pas à la nostalgie. Bien sûr, certaines maisons, telles l’Adega José de Sousa ou Quinta do Sanguinhal, exposent encore aux visiteurs de passage pressoirs anciens, nobles futailles, lagares et même amphores, mais elles rejoignent rapidement ces Quinta dos Roques, Cortes de Cima, Quinta dos Carvalhais et autres Herdade do Esporão en ce qui a trait aux méthodes de pointe utilisées, que ce soit au vignoble comme au chai.


Avec cette compréhension profonde des limites mais aussi des possibilités des nombreux cépages autochtones visiblement très bien adaptés à leur environnement. Quelques belles maisons à découvrir.


Adega José de Sousa. L’oenologue Domingos Soares Fran co, qui est aussi vice-président de José Maria da Fonseca, est une pièce d’homme. La maison, qui dispose de près de 180 ans d’histoire derrière le goulot pour quelque 650 hectares de vignobles disponibles, permet à Domingos de s’amuser sainement.


Tant avec le muscat doux Moscatel de Setubal 2007 à 15,45 $ (357996 -(10+) ***) qu’avec le blanc sec Albis 2011 à 12,65 $ (319905 -(5) **) ou ces rou ges sympas tels ces Domingos 2009 à 15,15 $ (11372782 -(5) **1/2) et Periquita Reserva 2009 à 16,15 $ (11767442 -(5) **1/2). Sa cuvée José de Sou sa 2009 (17,90 $ - 396689), à base de grand noir, de trincadeira et d’aragonês, offre une profondeur étonnante pour le petit prix demandé. Incontournable.


Companhia Agricola do Sanguinhal. Rien ne semble avoir bougé ici depuis 1926. Un rien de nostalgie flotte dans l’air. Pourtant, à voir la jeune et charmante Ana Pereira da Fonseca Reis mais surtout à survoler les vins élaborés à l’intérieur des trois domaines maison, on sent bien le dynamisme d’un domaine familial bien de son temps. Les Reis, connus et reconnus au village et dans les environs pour leurs distillats maison (un alambic est toujours en opération), livrent ici des vins modernes mais surtout inspirés à partir des 100 hectares du domaine. Un Portugal « profond » et authentique qui résiste encore aux affres de la mondialisation.


Herdade do Esporão et Campolargo. Nous faisons ici dans les grosses pointures. Des locomotives, en somme, véritables ambassadeurs du Portugal sur la planète vin. Patrimoine historique de quelque 1800 hectares, dont 500 hectares plantés en Alentejo, à l’est de Lisbonne, Esporão est un vignoble de pointe qui ne ménage rien pour être au top. Approche moderne, précise, offrant des vins stylés, vinifiés par des oenologues consciencieux dont l’Australien David Baverstock, qui apporte sa touche « Nouveau Monde ». C’est en appellation Bairrada, sur deux propriétés totalisant 170 hectares, que le bouillant Carlos Campolargo nous reçoit. Les nombreux vins, passablement ambitieux, respirent la modernité, séduisant tour à tour une clientèle branchée de Lisbonne comme de New York. Les installations, visiblement dessinées pour produire les vins portugais du futur, n’ont rien à envier aux rutilantes wineries de la Vallée de la Napa. Le domaine serait à vendre qu’il exciterait déjà la convoitise du Bordelais Bernard Magrez, propriétaire entre autres du Château Pape Clément. Voyez le portrait.


Quinta dos Roques. Je soupçonne Luís Lourenço d’être un homme heureux. Professeur de mathématiques converti aux vignobles de sa femme, le voilà affinant, sur 35 hectares de vignoble perché à 500 mètres d’altitude dans le haut Dão, des vins brillants et stylisés, d’une sincérité qui touche droit au coeur. Pour tout vous dire, le domaine idéal. Tout est ici pesé et soupesé, peaufiné et calculé à la virgule près sans pourtant perdre au change sur le plan de l’émotion. Malvasia fina, encruzado, jaen, tinta roriz, alfrocheiro et touriga nacional (la cuvée Flor dos Roques 2007 est à couper le souffle !) sont d’une luminosité, d’un équilibre princiers. Tout ça à des prix à faire rougir de honte ces seigneurs de Bordeaux et de Toscane !


Cortes de Cima. Vous connaissez l’histoire. Celle du Danois Hans Kristian Jorgensen et de son épouse californienne Carrie, débarqués en Alentejo en 1988 sans autres bagages que le bonheur de vivre et qui, aujourd’hui, font fructifier 150 hectares de vigne. Tout ici respire l’ordre, la logique, l’équilibre, le souci du détail. Jorgensen est un méticuleux. La batterie de vins habillés d’étiquettes stylisées ne fait pas oublier qu’il y a dans chacune des bouteilles des cépages portés à leur maximum d’expression, sans sacrifier à la véracité des magnifiques terroirs locaux. Comme dans le cochon, tout est bon ! Que ce soit ce Cortes de Cima 2009 avec 40 % d’aragnonez (20,75 $ - 10944380 - (5) ***) ou encore ces magnifiques syrahs (2010 à 24 $ - 10960697 -(5) ***) et Incognito (2009 à 57 $ - 745174 -(10+) **** ©). Les Jorgensen et le dynamisme de l’équipe en place sont sans conteste une véritable valeur ajoutée au patrimoine portugais contemporain.