Lettre au père Noël

Cher père Noël, ma lettre sera brève : auriez-vous l’adresse de la Fée des étoiles ?
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Cher père Noël, ma lettre sera brève : auriez-vous l’adresse de la Fée des étoiles ?

Cher père Noël,

 

Je ne sais pas si vous recevez les mêmes missives que moi, mais je suis certaine que vous parcourez des catalogues de Noël idoines, feuillets publicitaires obèses et navrants, pétris de bons senti- ments dans l’allégresse des flocons artificiels, lissant l’imaginaire, criant notre abonnement au luxe et à l’inutile légèreté de l’être.


En cette période de mélange des genres, les librairies font leur beurre avec des cuiseurs à brie, des tapis de yoga, des jetés en acrylique, des bouillottes (!) et des canards antidérapants pour la baignoire. Les pharmacies nous refilent des moules à gâteaux en forme de suçons (« Dis oui, maman ! Je l’ai vu annoncé à la télé ! ») et des jeans (one size fits all, à côté des bas de nylon) ; on ne se formalise pas des étiquettes, l’important, c’est d’y croire.


Croire que ça fera plaisir, que ça chassera la grisaille, que ça attisera les braises de l’amour, que l’économie refleurira comme un poinsettia orgueilleux, qu’on aura un Noël blanc malgré les Verts, que tout ne va pas si mal si on laisse Master Card s’en occuper à 19,9 % d’intérêt par mois.


Père Noël, moi qui utilise le même limonadier depuis 30 ans - un banal objet promotionnel offert par M. Frascati lorsque j’étais serveuse -, j’en ai aperçu un dans le supplément cadeaux d’un journal : « Classique, beau comme tout avec son acier brossé et le bois de son manche en ébène, sa lame microdentée aura raison des bouchons les plus récalcitrants. » 620 $ pour un tire-bouchon Laguiole. Il y a des lames plus assassines que d’autres.


Dites-moi, père Noël, pourquoi est-ce qu’on fabriquerait des bouchons récalcitrants alors que de plus en plus de gens n’ont plus les moyens de se payer autre chose que des bouteilles munies d’un bouchon dévissable des plus affables ? Et les autres, je veux dire ceux qui ont glissé dans le négoce du pot-de-vin et l’argent liquide, feront sauter les bouchons de bulles dans l’allégresse du pop.


Vous êtes d’accord avec moi, vous distribuez de la futilité suremballée à tout-va, alors que l’Homme et ses petits se meurent de substantiel et de sens. Je ne l’invente pas, je reçois chaque jour de ces lettres envoyées comme des bouteilles à la mer, n’espérant rien, ou si peu, en retour, qu’un écho sympathique ou un silence complice. Comme à vous, les gens m’écrivent. Et je ne suis même pas la fée des étoiles, qu’une simple diseuse de bonne aventure.


Chère Joblo


Père Noël, je vous achemine leurs demandes qui n’en sont presque pas, des murmures de désirs, du malaise qui filtre, une plainte inaudible si vous ne faites pas taire vos carillons. Ils n’auront peut-être pas pensé à vous écrire, les uns s’imaginant trop vieux, les autres ayant perdu la foi.


Dans ces lettres parfois fort remuantes, il y a un vieux pataphysicien septuagénaire, le merveilleux père Veilleux, qui fabrique des jouets mécaniques dégingandés, des oeuvres mues par une créativité délirante et autopropulsée, pétaradant l’absurde dans un atelier poussiéreux de la rue Papineau. Il se cherche un mécène pour Noël ; qui n’en voudrait pas un ? Du genre qui s’achète un tire-bouchon Laguiole et l’oublie dans le fond du tiroir.


Toute l’oeuvre du père Veilleux - qui occupe 3000 pieds carrés -, issue de nos surplus et de détritus, va retourner à la poubelle si vous ne faites rien. Je dis ça comme ça, vous qui êtes l’un des plus grands promoteurs du gaspillage au monde…


Dans un tout autre registre, il y a cette lettre touchante de « M » qui me parle des dessins de revolvers que fait l’un de ses élèves à l’école ; de son amie qui a perdu un de ses jumeaux dans son ventre mais a dû attendre l’accouchement pour vivre la joie et la peine dans la même livraison ; du concierge qui a été emporté par une bactérie mystérieuse ; du père d’une collègue qui vient de se suicider ; du directeur adjoint qui a succombé à son cancer ; de son vieux matou qu’elle a dû euthanasier et des parents en détresse devant les ados en chamaille qui l’implorent de les aider. « Comment faire pour trouver la lumière dans cette noirceur ? », me demande M.


Vous comprendrez, père Noël, que je m’en remette à votre expertise céleste. Et il y a « N », qui se bat contre le cancer, encore trop jeune pour nous quitter. Les traitements ont provoqué une oesophagite et elle ne peut rien manger pour l’instant. Ses fantasmes ressemblent à un souper de Noël cuisiné par soeur Angèle. Et son plus beau cadeau, croyez-le ou non, ce ne sont pas les présents qui l’attendront sous le sapin, non. C’est le ciel bleu qui l’émeut : « Je retrouve la capacité d’émerveillement de l’enfant et ça, c’est un cadeau de la maladie… », m’écrit-elle.


Chez nous, père Noël, la petite phrase philosophique qui fait ravaler tous les malheurs dans un sursaut d’optimisme, c’est : « Y a toujours un cadeau ! » Je vous l’offre, tiens.

 

Le cadeau emballant


Si les maladies font des cadeaux, père Noël, je me suis dit qu’à quelque chose malheur est bon, et que le ministre de la Santé va finir par nous taxer selon la gravité de notre état.


Vous devriez aller voir le film de Luc Picard et Fred Pellerin, Ésimésac. Noëllesque à souhait, la force du nombre devant le malheur partagé et un Minuit, chrétiens réussi en ces périodes de disette où l’on ouvrait les cruchons de vin avec le pouce d’un homme fort. Moi, ce sera mon film de Noël cette année. Je le reverrai avec les enfants pour leur radoter comment ma grand-mère gaspésienne recevait une orange à Noël et l’économisait jusqu’aux rigodons du jour de l’An…


Parlant d’enfants, puisque c’est pour eux que vous filez en traîneau, il y a Adrien, sept ans, avec une demande spéciale que sa maman m’a fait parvenir. L’autre jour, il a écrit à Jeanne, la fille de ses rêves, un poème sur une carte en coeur qu’il voulait lui offrir avec la bague de mariage de sa grand-mère, retrouvée dans le coffret à bijoux maternel. Un homme à femmes n’y va jamais avec du toc, qu’avec le roc de ses sentiments, quitte à se délester de ses bijoux de famille.


«Jeanne, tu es belle

Tes yeux sont des hirondelles

Qui volent dans le ciel.»


Moi, si je m’appelais Jeanne, j’aurais craqué.


Il l’aime « extrêmement » et l’amour qui n’est pas payé de retour, vous savez comme moi comment ça se termine… par une indigestion de Nutella.


Gardez vos Lego, père Noël, mais rapprochez deux coeurs, ce serait déjà un petit pas vers le bonheur d’y croire.
 


Joblo


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter: @cherejoblo

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Savouré La dernière année. Ou pourquoi et comment le père Noël décida d’arrêter et pourquoi il ne recommença jamais, de Thierry Lenain, illustré par Benoit Morel (eskar jeunesse). L’histoire charmante du vieux monsieur qui en a marre que ce soit toujours les mêmes enfants de riches qui reçoivent des cadeaux. Et qui décide d’accrocher ses patins. Charmant. Pour tous ceux qui n’y croient plus.

 

Lu à mon B Charles prisonnier du cyclope, d’Alex Cousseau et Philippe-Henri Turin (Seuil jeunesse). Le premier volume des aventures de ce petit dragon (Charles à l’école des dragons) a remporté le prix des libraires du Québec l’année dernière. Il faut dire que les illustrations de Turin y sont pour quelque chose. Très beau cadeau, qui n’entre pas dans un bas de Noël.


Noté que le documentaire produit par Julie Snyder, La face cachée de la viande, sera diffusé à TVA ce dimanche à 21 h 30. Très hâte de regarder cela, même si je fais partie des convertis. Quoique mes tourtières restent au porc (bio, béni, élevé dans l’amour et avec un prénom cochon) et que je n’ai rien contre le mélange des genres.

 

Aimé le livre-disque de Thomas Hellman sur les textes du défunt poète Roland Giguère (l’Hexagone). Je l’ai offert à mon amoureux, amant fringant de la poésie de Giguère, pour son anniversaire. Un monde en soi, du très beau et du pour vrai qu’on est heureux de partager, même avant Noël. Le disque est aussi disponible en solo sur iTunes. Sans fausse note. « Le pied du lit fléchit et rêve / d’un drap sans nuage / pendant que la mère écume la maison / en attendant la neige. »


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JoBlog

Le partage du pain

Je l’ai croisé devant Première Moisson au marché Atwater. Le boulanger et chef James McGuire s’en allait, une miche sous le bras. L’ex-proprio du resto/boulangerie Passe-Partout m’a raconté ses malheurs (une faillite après s’être fait escroquer par son entrepreneur, en phase avec le zeitgeist) et a sorti un couteau de sa poche pour séparer sa miche de pain de seigle en deux. Un cadeau biblique. Du fait-main comme on n’en goûte plus.
 

James boulange toujours son pain avec du levain solide et maîtrise la science des farines comme d’autres celle de l’argent. Aujourd’hui, James boulotte, comme il dit, offre des cours de boulangerie à domicile, fait traiteur ou chef à la maison. « Je lave même la vaisselle », me lance-t-il avec son sourire un peu ironique sous son air timide. Je vous refile le tuyau parce que cet homme mérite d’être le chef cuisinier du père Noël: 514 481-4437, jamesmacguire@hotmail.com.

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2 commentaires
  • Lorraine Couture - Inscrite 7 décembre 2012 13 h 53

    Miroitements

    Ni le père Noël, ni la Fée des étoiles, ni le petit Jésus, ni les Francs-Maçons n’ont le désir ou le pouvoir de convertir au beau, bon et juste une multitude d'êtres humains s’évertuant à se divertir à l’ère de la feinte et des miroitements de la rédemption par le luxe et l’inutile. Hélas!

  • Denis Paquette - Abonné 8 décembre 2012 02 h 41

    Que cette nouvelle année soit bénie

    Rapprochez deux coeurs vous avez vu juste,mais peut etre l'aurais-je écrit au pluriel,rapprocer les coeurs. Pour la bonne raison que c'est souvent plus agréable a plusieurs, et que ca peut, peut etre, changer le monde, pas beaucoup, mais un petit peu, quelques fois, ca fait toute la différence. Merci et joyeux Noel, enfin, bonne fête des lumieres, et que cette nouvelle année soit bénie, parlant de maketing, c'est quand meme, la fete la plus ancienne qui puisse existée