Lire religieux - Désacraliser la consommation

« Le centre commercial est l’institution sacrée à travers laquelle nous appartenons désormais à la société, écrit André Beauchamp. Nous pensons vivre dans une société séculière et purement rationnelle. Nous vivons dans une société sacrale, mais dont le sacré est camouflé derrière la rationalité marchande. »

Théologien, prêtre et spécialiste de l’environnement, André Beauchamp s’inquiète de « la crise écologique que nous vivons ». Cette crise, selon lui, est engendrée par « la convergence de quatre bombes » : la démographie galopante, la pollution, la consommation abusive et les injustices concomitantes. Dans Regards critiques sur la consommation, André Beauchamp se penche essentiellement sur les deux derniers enjeux dans une perspective philosophique et spirituelle.


La société de consommation, écrit-il, n’est pas qu’un fait socio-économique ; c’est « un état d’âme, une manière de penser ». Le lien social, qui passait autrefois par la religion et naguère par l’espoir politique (les années 1960 et 1970, au Québec), se vit maintenant au centre commercial. Comme un temple, ce dernier se situe « à la marge de la vie courante », offre un environnement contrôlé (lumière, musique, température), est presque toujours ouvert et tend à devenir une sorte de lieu de pèlerinage. « C’est maintenant le centre commercial qui joue ce rôle d’être le creuset de notre appartenance sociale », constate le théologien.


La divinité qu’on y vénère n’est pas tant l’argent pour lui-même que « l’individualisme accompli qui permet à chacun de s’inscrire quand il veut et comme il veut ». Cette culture s’accompagne d’effets délétères. Reposant sur le crédit, elle remplace « la séquence ascèse-économie-achat-plaisir par la séquence emprunt-achat-plaisir-ascèse-remboursement », créant ainsi une spirale qui tue le plaisir et encombre la planète. Le plaisir, dorénavant, est dans l’achat lui-même. « Il ne s’agit plus de consommer pour vivre, mais de vivre pour consommer, écrit André Beauchamp. La fin et les moyens sont inversés. »


La misère, c’est-à-dire le fait d’être privé des biens essentiels à la survie physique et psychique, est un phénomène exceptionnel au Québec, mais la pauvreté, qui est un « rapport social d’infériorité », est nourrie par la société de consommation. Les riches, dans ce contexte, imposent des modèles sociaux inaccessibles, universellement insoutenables et insignifiants qui engendrent de la frustration et un bris du lien social. Devant cet état de fait, André Beauchamp ne plaide pas pour un égalitarisme radical, mais pour un modèle apte à préserver le sentiment de vivre dans un monde commun. « Une société sans pauvreté, écrit-il, est une société où les inégalités ne portent pas atteinte de manière grave à la qualité du lien social […]. »


Pour rendre une telle société possible, il faut procéder à une « véritable conversion » pratique, politique et spirituelle. « La société de consommation, conclut André Beauchamp avec raison, nous vide de notre âme parce qu’elle a rétréci notre horizon et rapetissé nos expériences à la seule mesure de l’argent, du marché et des choses que l’on achète. Ce drame n’est pas une question d’économie. C’est une question spirituelle au sens radical du sens [sic] : avoir du souffle, se dégager, relever la tête, savoir être avant toute chose. » Nous ne sommes pas nés pour magasiner.

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11 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 3 décembre 2012 04 h 10

    Ne pas désespérer!

    Je ne puis qu'être d'accord avec André Beauchamp. Ce qui me rend souvent sceptique sur l'avenir du Québec. Quoi espérer d'une société sans âme? Mais il restera toujours des marginaux, des gens qui vont à contre-courant, qui cherchent un sens à la vie et à leur vie! Et en dépit et malgré tout, la vieille Église est toujours là: trop silencieuse, trop frileuse. Il ne faut pas désespérer: les plus belles fleurs ne poussent-elles pas sur le fumier...?

    • Jacques Lalonde - Inscrit 3 décembre 2012 07 h 10

      Magnifique et inspirant que votre commentaire au remarquable texte de André Beauchamp.

      Jacques Lalonde
      Gatineau

  • G. Gilles Normand - Inscrit 3 décembre 2012 08 h 21

    If you don't buy you die ! (Jérôme Minière)

    Jérôme a bien raison quand il chante "Si t'achètes pas tu crèves" ! Nous vivons à une époque de compulsion une sorte de névrose obsessionnelle qui affecte effectivement la qualité du lien social.
    AVOIR pour Etre est devenu le mantra collectif . Le sacré s'est immiscé dans l'appel à la consommation... le "Messie":pour vendre !
    Le temple est le centre commercial. Il faut aller chez les pauvres
    pour comprendre que notre sens des valeurs est souillé !
    Entretenez votre crédit sinon pas de place pour vous au paradis !
    Merci à André Beauchamp de nous le rappeler si éloquemment !

  • Jacques Lalonde - Inscrit 3 décembre 2012 08 h 59

    Choisir entre l'être ou l'avoir

    Un article remarquable de André Beauchamp. Dans ce contexte, que penser des ritournelles de plus en plus envahissantes de l'insupportable prédication des commerciaux ? D'accord pas de télévision sans commerciaux, mais quelle télévision ?

    Jacques Lalonde
    Gatineau

  • Philippe Stephenson - Inscrit 3 décembre 2012 09 h 11

    Pas de salut par le socialisme

    Je suis tout à fait d'accord avec M. Beauchamp qu'il ne s'agit pas ici de question économique, mais plutôt de questions sociale et spirituelle. Ce qui veut dire que ce n'est pas tout simplement en prenant plus des riches pour en donner aux pauvres, ou encore en imaginant faire ainsi à travers des programmes sociaux (qui finissent souvent par être des subventions pour les riches). Il n'y aura point de salut par le socialisme. Les socialistes acceptent la suprématie du matérialisme, mais veulent une répartition différente. De par l'origine du socialisme dans la dialéctique matérialiste marxienne, le contraire serait d'ailleurs surprenant.

  • Jacques Lalonde - Inscrit 3 décembre 2012 10 h 08

    CHOISIR ENTRE L'ÊTRE ET L'AVOIR

    Dans ce contexte, que faut-il penser des ritournelles de plus en plus envahissantes de la prédication commerciale ? D'accord, pas de télévision sans commerciaux. Mais quelle télévision ? Et quant on pense que la SRC demande au CRTC que sa radio, jusqu'ici épargnée et considerée comme un oasis dans une mer agitée par la commercialisation à outrance, prête aussi le flanc à la commercialisation de ses ondes qui sont pourtant un bien public.

    Dans les medias de nos voisins du sud, la publicité reigne en maitresse absolue. Rien ni personne n'y échappe. On ne rate pas une chance d'injecter la publicité et de faire des citoyens américains des consommateurs invétérés : les 'Black Friday' et les 'Boxing Day' avec leurs publicités fracassantes, amènent les consommateurs, après des heures d'attente, à se bousculer aux portes d'entrée dans l'espoir d'un gain soi disant important.

    Même sur les plages, le consommateurs est sollicités par des dirigeables et des avions à bannières...


    Jacques Lalonde, abonné
    Gatineau, QC