L’examen de conscience

Il était particulièrement gênant de voir un juge de la Cour supérieure de l’Ontario ordonner la destitution du maire de Toronto pour une peccadille antérieure à son élection, alors que les magouilleurs ont prospéré impunément pendant des années, voire des décennies, au sein des administrations de Montréal, de Laval ou encore de Mascouche avant que leurs maires soient enfin chassés de l’hôtel de ville.

Dans la même semaine, l’ancien p.-d.g. de SNC-Lavalin, ce fleuron de Québec inc., était arrêté par l’Unité permanente anticorruption (UPAC) et devra faire face à une série d’accusations de fraude.


Si détestable que pût être le recours à la corruption pour obtenir des contrats en Libye, il était toujours possible de se donner bonne conscience en se convaincant qu’il s’agissait d’une quasi-obligation à laquelle tout soumissionnaire devait se plier, mais découvrir que c’était aussi une condition pour décrocher le contrat du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) est franchement déprimant.


On s’était indigné de la page couverture du magazine Maclean’s sur laquelle le Bonhomme Carnaval portait une valise débordant de billets de banque, mais on se demande maintenant quel sera le prochain objet de fierté nationale à être éclaboussé : le Canadien, le Cirque du Soleil, Céline Dion ? De toute évidence, il y a quelque chose de pourri au royaume du Québec.


Même si elle lui devait une fière chandelle pour avoir contribué à sauver son leadership l’hiver dernier, la première ministre Pauline Marois ne pouvait pas passer l’éponge sur les infractions à répétition de Daniel Breton, sous peine de voir tout son gouvernement s’embourber. Après sa malheureuse visite au BAPE, plusieurs commençaient d’ailleurs à voir en lui un dangereux loose cannon, qu’il aurait fallu placer sous étroite surveillance de façon permanente.


On peut toutefois comprendre la réaction de ceux qui enragent de voir écoper un homme qui, malgré de sérieux problèmes personnels, avait certainement l’Intérêt public à coeur, alors qu’une ploutocratie véreuse s’engraisse scandaleusement aux frais des contribuables.


***


Même si la juge France Charbonneau a expliqué que toutes les pièces du puzzle ne pouvaient pas être mises en place simultanément, plusieurs ont reproché à sa commission d’avoir rendu publiques sans plus d’explication les listes d’invités au club 357c et d’ajourner ensuite les audiences publiques pour une période de deux mois, sans se soucier du tort qui pourrait être fait à la réputation de gens qui n’ont rien à se reprocher.


Mme Charbonneau a cependant trop d’expérience et de sens de la justice pour avoir donné le feu vert aux procureurs de la commission simplement pour faire taire ceux qui lui reprochaient de commencer à manquer de souffle.


Ma collègue Kathleen Lévesque rapporte aujourd’hui dans Le Devoir qu’en levant le secret sur ce lieu de rendez-vous des ploutocrates qu’est devenu le 357c, on a plutôt voulu lancer l’avertissement que leurs réseaux seront mis au jour coûte que coûte et que personne ne sera à l’abri du regard de la commission.


Le mandat officiel de la commission est de mettre au jour la collusion et la corruption dans l’octroi des contrats publics dans l’industrie et les liens possibles avec le financement des partis politiques, mais c’est en réalité l’éthique de la société québécoise tout entière qui a été placée sous surveillance.


Certes, la nature humaine n’est pas spontanément portée vers la vertu, mais la théorie des pommes pourries a quand même ses limites. Il ne s’agit pas seulement de comprendre comment fonctionne un système qui a gangrené nos institutions les plus fondamentales, mais aussi de faire un examen de conscience. Comment, collectivement, en est-on arrivé là ?


***


Personne ne peut être fier de l’état de déliquescence dans lequel sont tombées les administrations publiques. Entendre un fonctionnaire municipal corrompu jusqu’à l’os vanter sans la moindre gêne les manières de gentleman d’un caïd de la mafia avec lequel il a joué au golf dans le Sud est non seulement enrageant, mais honteux.


Pour n’importe quel gouvernement, les milliards que coûte la corruption constituent déjà une excellente raison de s’y attaquer avec la plus grande détermination, mais celui de Mme Marois devrait avoir un incitatif additionnel à faire diligence.


Il y a sans doute de nombreuses raisons qui peuvent expliquer la baisse de la ferveur souverainiste au cours des dernières années. Une chose est cependant certaine : la fierté et la confiance en soi sont des ingrédients indispensables. Ce que nous révèle la commission Charbonneau n’est certainement pas de nature à susciter l’une ou l’autre.

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16 commentaires
  • Luc Archambault - Abonné 1 décembre 2012 01 h 29

    Ce que révèle la commission Charbonneau

    Elle révèle que la société québécoise est tout sauf pourrie jusqu'à l'os. Elle a suffisamment de tonus et d'énergie pour faire un ménage en profondeur. Une société gangréné à l'os, laisse courir. Si elle l'était, elle ne l'est plus.

    Après le printemps érable, c'est l'hiver de sève. On purge, jusqu'à la racine... pour que ce qui irrigue ensuite l'arbre, soit de l'eau pure tiré du sol... encore pas pollué par ce qui permet d'extraire les gaz de schistes...

  • Gertrude Deslauriers - Inscrit 1 décembre 2012 05 h 20

    société distincte

    D'où la définition de société distincte. Toujours à part des autres. Finalement, un modèle Québécois à ne pas imiter.

  • Catherine Paquet - Abonnée 1 décembre 2012 06 h 59

    Si tu sors dehors....

    ...tu sais pas ce qui peut t'arriver. Chantait Pauline Julen. Ce qui mous invite à ajouter aux ingrédients indispensables dont parle Michel David (la fierté et la confiance en soi) deux autres qualités essentielles, l'audace et le courage. Je suis convaincu que la fierté et la confiance en soi ne sont pas suffisantes pour réussir en politique. Il faut d'abord l'audace même que d'y penser, et le courage de se prêter à un examen public de votre passé, de votre présent et de votre avenir que vous n'êtes plus en mesure de contrôler vous-même. l existe telles choses que l'accusation par association (il y a danger à mfréquenter qui que ce soit, (ignorant que nous sommes tous de ce qu'il adviendra de ces personnes). Donc, attention si tu sors dehors...
    Il ne faudra pas se surprendre que des citoyens honorables et politiquement motivés décident de ne pas se lancer dans le service public, par crainte que des individus, fréquantables un moment, deviennent infréquantables dans quelques années, ou par crainte également que la société oblige un jour ceux qui auront eu l'audace d'entreprendre quelque chose de prendre la plus belle partie de leur énergie et de leur talents à prouver quotidiennement leur innoncence.

  • Charles F. Labrecque - Inscrit 1 décembre 2012 08 h 12

    Bravo

    Quelle belle réflexion intelligente sur notre fièreté d'être québécois nationaliste en surplus. Après avoir crié au loup durant toutes ces années à l'opposition ce parti n'avait pas le droit à l'erreur. Voilà qu'aujourdhui les rideaux sont tombés.

  • Camil Bouchard - Abonné 1 décembre 2012 08 h 57

    La cause et l'effet

    Version corrigée de mon commentaire
    Intéressant. M David pose comme hypothèse que la corruption affaiblit la ferveur souverainiste parce que la fierté et la confiance en soi des québécois s'en trouve diminuées. Micheline Lanctôt, à Bazzo.tv, y voit l'effet inverse. C'est la confiance en soi et la fierté blessées lors des deux référendums perdus qui auraient permis ce relâchement de l'éthique de la société québécoise. La poule ou l'oeuf? Dans le fond, peu importe, on les retrouve tous les deux dans le même nid.
    http://video.telequebec.tv/video/13017/comment-en-

    • Diane Gélinas - Abonnée 1 décembre 2012 16 h 13

      Suite à ma première réponse :

      Les abonnés peuvent relire Christian Rioux en cliquant ici :

      http://www.ledevoir.com/politique/quebec/359721/un

      Pour les autres, je vous invite à acheter l'article et de la conserver précieusement : vous ne le regretterez pas.

      Diane Gélinas

    • Claude Poulin - Abonné 1 décembre 2012 17 h 48

      Pour en venir à établir un lien de cause à effet entre "le laxisme moral" qui selon Micheline Lanctôt marque notre société "un peuple de traficoteurs" depuis qu'on a manqué nos rendez-vous référendaires, il faut une bonne dose d'arrogance, laquelle entraîne une grave dérive intellectuelle. Comme elle n'est pas la seule a utiliser un tel procédé pour culpabiliser les gens qui ne pensent pas comme eux l'avenir politique du Québec, il faut rappeler ici une règle de bon sens élémentaire qui veut que nous sommes tous des êtres libres et non responsables du mal que les autres commettent (le bandits et traficoteurs). Et que c'est une grave erreur de penser que parce que nous faisons partie d'une même communauté (société ou nation) que cela change cette réalité d'ordre moral. Ce rapprochement entre "laxisme moral" et le refus d'un pays" est un raisonnement grossièrement sophistique qui relève du pur sectarisme et donc d'un esprit malheureusement imprégné d'élans revanchards. Claude Poulin Québec