Blaise, Pascal et les autres

«Mais comment as-tu eu cette lettre ?», commence par me demander Pascal Assathiany, p.-d.g. de Dimedia, un des plus importants distributeurs de livres au Québec. Oui, comment ai-je bien pu l’avoir ?

C’est fou, la vie: on envoie une lettre à la ronde, elle fait trois petits tours, puis ne reste plus qu’à s’étonner qu’elle soit lue à la ronde…


À la suite du Salon du livre de Montréal, ce p.-d.g. à l’éternelle allure de gamin dégingandé s’est empressé d’écrire à la direction de l’événement une de ces missives bien salées dont il a depuis longtemps le secret. De quoi produire une petite commotion chez ces gens-là, qui venaient de suer encre et eau pour conduire jusqu’à bon port l’événement annuel.


Il faut dire qu’Assathiany a un authentique talent pour produire de pareils morceaux capables de susciter immédiatement une chaude ambiance autour de lui. Ce doigté bien personnel ne l’empêche pas de montrer du doigt à l’occasion des sujets qui méritent très certainement l’attention.


Dans sa lettre adressée au Salon, Assathiany critique la mentalité de centre commercial qui gangrène selon lui de plus en plus cette foire du livre. «Je suis certain, dit-il, que j’exprime de la sorte un point de vue qui est largement partagé par mes collègues du monde de l’édition.» Toujours est-il qu’on entend bel et bien des échos qui vont dans le sens de ses propos.


Au téléphone, Assathiany poursuit son explication : «Je ne veux pas frapper sur des gens qui travaillent fort, mais hélas, ils ne travaillent pas toujours dans le bon sens.»


Il reproche d’abord et avant tout au Salon ce côté commercial de plus en plus exacerbé qui a fait en sorte de rejeter à la mer, dans un nuage de brouillard, les lecteurs et les écrivains.


Il dit : «Je n’ai rien contre le commerce, mais je suis aussi pour un équilibre dans le commerce. Le livre culturel est évacué du Salon ! On ne voit plus au Salon de grands lecteurs, des intellectuels. Il n’y a plus de débats, mais plutôt une suite de présentations commerciales» souvent vides et sans intérêt social et littéraire.


En un mot, résume-t-il, ça n’a aucun intérêt de transformer un événement culturel aussi porteur de sens en une étroite foire commerciale asséchée et asséchante, tout juste digne d’un vulgaire centre commercial qui s’endimanche à l’approche de Noël.


Assathiany dénonce par ailleurs le système des tables rondes, «ces infos-pubs permanentes» qui bordent les allées des exposants et dont on gave le public sans se questionner sur leur valeur réelle.


À quoi pense-t-il en disant cela ? Peut-être à «Connaissez-vous les crânes de cristal ?», une présentation tenue cette année à l’Agora qui « confirme la véracité de leur existence », ou encore à un atelier offert au Carrefour Desjardins pour vous aider à «mieux comprendre la loi d’attraction» afin d’attirer à soi «bonheur et réussite».


Pascal Assathiany aimerait plutôt voir des discussions structurées, «des thématiques organisées par le Salon lui-même plutôt que par les éditeurs».


C’est à ces derniers en effet qu’on laisse à peu près toute liberté pour présenter leurs titres à la queue leu leu. «Pour l’instant, ça me semble loin du message culturel à envoyer au public dans le cadre d’un salon du livre.»


La réponse des organisateurs du Salon viendra sous peu, faut-il croire.


 

***

Dans les journaux, une règle très souvent écrite veut que l’on s’abstienne de critiquer ouvertement ses collègues.


Même quand il s’agit de Denise Bombardier dans Le Devoir ?


Oui.


Aussi n’ai-je pas été trop surpris de voir l’écrivain Jean Barbe se faire montrer la porte chez Québecor après qu’il eut comparé ses petits collègues à des kapos dignes des camps nazis. D’autant que l’image était franchement grossière.


Il faut dire que le sens de l’argumentation de Barbe ne m’a jamais beaucoup impressionné, même lorsqu’il pense la même chose que moi, ce qui est bien souvent le cas.


Ce qui ne m’empêche pas, et de longue date, d’apprécier la qualité formelle de l’écriture de Barbe, même lorsqu’il souffre des travers argumentatifs qu’il dénonce par ailleurs assez souvent chez ceux qui, sur sa droite, chroniquaillent en fait dans le même pré carré que lui. Les deux faces de la même médaille, me dis-je souvent.


Les billets d’humeur se conjuguent de moins en moins avec le sens de la rigueur.


L’amalgame, les glissements et les accusations gratuites de plus en plus courantes trahissent une volonté d’être lu plutôt que d’être compris.


Je ne peux toutefois que m’attrister du congédiement de Barbe. Parce que cela nous rappelle à quel point la liberté d’expression demeure une chose fragile qui mérite d’être défendue.


Une société qui se dit libre et forte mais qui se sent trop faible pour supporter l’expression de petites bêtises est sans doute beaucoup moins solide sur ses jambes qu’on ne le croit.


Je me disais encore la même chose en lisant La Presse, qui rapportait cette semaine que Blaise Renaud, fils de son père devenu à sa suite patron de la chaîne de librairies Renaud-Bray, ne supportait pas que l’illustrateur pour la jeunesse Philippe Béha ait critiqué publiquement ses choix commerciaux lors du dernier Salon du livre de Montréal.


Renaud aurait convenu de faire la vie dure à Béha dans ses librairies à la suite de ces propos, si je comprends bien l’article publié par mon confrère de La Presse qui le cite : «Je ne donnerai pas d’espace privilégié, qui me coûte le gros prix au pied carré, à quelqu’un qui me discrédite publiquement.» Remarquer que, pour justifier cette censure, on ne parle pas des livres de Béha mais de ses opinions personnelles. À raison, l’Union des écrivains a dénoncé cette situation, tout comme l’Association des illustrateurs.


En général, il faut dire que les patrons sont désormais mieux avisés. Ils ferment les yeux sur les diverses barberies béhaesques de notre époque, sachant qu’au merveilleux royaume de l’économie, les débats n’empêchent pas de vendre, bien au contraire.


Mais ce n’est plus tellement d’économie qu’il est question ici, mais plutôt d’idéologie : celle du commerce se croyant autorisé de prendre le pas sur tout.


À cause de la fumée enveloppante du commerce, personne ne dira trop rien devant ce geste de Renaud-Bray, j’en suis convaincu. Pourquoi ? Parce que la chaîne contrôle une large part des ventes de livres au Québec. Ce qui n’est pas si grave en soi, tant qu’on ne considère pas pour cette raison avoir le droit de contrôler aussi les esprits.


Pascale, qui n’est pas une amie de Blaise, m’écrit ce matin : «Nadeau, c’est un très bon moment pour faire ton baveux.»


Mais non. Pas du tout.


Notre société ne manque pas de baveux. Que ce soit Assathiany, Renaud, moi ou d’autres.


Elle compte heureusement quelques courageux, comme Philippe Béha.


Et elle souffre surtout de compter de plus en plus de licheux. Des licheux qui se contentent d’espérer en silence qu’on entende les baveux.

2 commentaires
  • Rémi Ferland - Inscrit 1 décembre 2012 09 h 15

    LOUIS-FERDINAND CÉLINE OU VÉRONIQUE CLOUTIER ?

    Quelques semaines avant le Salon du livre de Montréal, un recherchiste de Radio-Canada m'a téléphoné pour savoir si j'étais intéressé, comme éditeur, à participer à une table ronde radiodiffusée portant sur « les livres interdits », afin d'y parler des Écrits polémiques de Louis-Ferdinand Céline que je venais de publier ; mais je n'ai plus eu de nouvelle ensuite et le projet aura donc été abandonné. Quelques jours après, Radio-Canada a diffusé ce magnifique reportage promotionnel :
    http://www.radio-canada.ca/widgets/mediaconsole/me
    Je n'ai pu m'empêcher de faire un parallèle peut-être saugrenu, mais, il me semble, significatif... Certes, entre Louis-Ferdinand Céline et Véronique Cloutier, aucune hésitation possible... Et voilà un exemple d'une bonne raison pour lesquelles je ne vais plus dans les salons du livre, ni comme lecteur ni comme éditeur.

  • France Marcotte - Abonnée 1 décembre 2012 17 h 31

    Un gagne-pain contraignant

    Je me demandais pourquoi il n'y avait pas d'acteurs de notre monde littéraire (ou culturel en général) qui commentaient ici vos articles, particulièrement.

    Ils ont donc peur des représailles?

    Moi qui croyais que c'était par snobisme.

    Bravo pour la liberté de l'écrivain!