La vie en 3D

Sereine dans le bouchon, Dina Tsouluhas médite en pleine conscience, boulevard Saint-Laurent.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Sereine dans le bouchon, Dina Tsouluhas médite en pleine conscience, boulevard Saint-Laurent.

Cela revient à une quête de liberté. La liberté du flocon qui valse dans l’espace, au gré du vent et des courants, sans se poser de questions existentielles sur les congères ou la fiabilité des pneus d’hiver. Sans se poser, unique, simplement là. Ça se résume à répondre : « Présent. » En 3D. Et à ne pas se laisser distraire afin de retrouver une liberté intérieure si rare.


Faire la paix avec ses pensées, sans les chasser, sans s’y accrocher, reste peut-être la plus grande difficulté à rencontrer. Nos ennemis intérieurs (et extérieurs) se multiplient comme des microbes et nous nourrissons nos angoisses par le simple pouvoir de nos pensées, des bébelles qui nous empêchent de nous tourner les pouces. La frénésie s’est emparée de notre esprit.


Cet automne, je me suis inscrite à un cours de gestion du stress et de l’anxiété en pleine conscience. La pleine conscience est partout en ce moment. Vous pouvez marcher en pleine conscience, cuisiner en pleine conscience, vous laver en pleine conscience, et méditer, bien sûr. Immobile ou en mouvement, la pleine conscience vise l’instant.


Les participants à ce cours de huit semaines étaient tous plus ou moins taxés par l’anxiété (une plaie moderne qui vient avec le mal de dos et la tendinite du pouce, il faudra s’y faire), l’agitation ou des douleurs chroniques. De 25 à 70 ans, il y avait là une belle brochette d’humains de tous les sexes souffrant de l’hyperactivité ambiante, d’une vie dans la voie rapide, du perfectionnisme, de l’hyperchoix, du FOMO (fear of missing out), de la comparaison (les autres y arrivent, eux), du multitâche, du bruit, de la technologie envahissante, de la surstimulation, et j’en passe. Des gens comme vous et moi. Sans raison apparente. Des gens (euh, moi, en tout cas) qui entament leurs emplettes de Noël au mois d’août juste pour éviter la cohue, la précipitation et la surdose de grelots. À force, on ménage ses nerfs…


Si surprenante, la révélation de cette jeune enseignante qui assistait au cours de pleine conscience et confiait : « C’est la première fois de ma vie que je touche au calme. » Si vrai, le commentaire de cette infirmière retraitée qui constatait : « J’ai été anxieuse toute ma vie. Ce n’est qu’à la retraite que j’ai pris conscience que ce n’était pas à cause du travail. J’aurais dû faire quelque chose il y a longtemps. »


Mais l’anxiété et le stress ne sont jamais vraiment vaincus sans les outils appropriés. Simplement apprivoisés ou remis à plus tard. Aller au spa ne suffit pas, il faut intégrer la contre-attaque au quotidien.

 

Pleine conscience au travail


Au cours de cette aventure de groupe en pleine conscience, nous avons réalisé à l’aide de la méditation, du yoga, de la relaxation, et même en écoutant un raisin sec (j’haïs le bruit du raisin sec, et le goût, je ne vous dis pas), combien nos pensées sont nos pires tyrans, générant la tension, l’anxiété, le stress, nous gardant dans un état d’esclavage consenti. Et nous leur accordons le statut de vérité. C’est le plus incroyable pour des esprits dits « libres » et affranchis de tout.


La pleine conscience est une tradition ancienne du bouddhisme répandue par le moine vietnamien Thich Nhat Hanh, remise au goût du jour par des Occidentaux — notamment le psychiatre français Christophe André et l’Américain Jon Kabat-Zinn, un professeur émérite de médecine, spécialiste en biologie moléculaire —, qui ont dépouillé le coeur de la pratique bouddhiste de ses prières, ses chants et prosternations. Ils lui ont donné des assises scientifiques aussi, permettant aux hôpitaux de l’adopter et aux entreprises de suivre dans la foulée.


Aujourd’hui, la pleine conscience fait partie des bénéfices marginaux offerts à leurs employés par General Mills (3e groupe agroalimentaire aux États-Unis), Google, la compagnie d’assurances Aetna, Target et Green Mountains Coffee Roasters. Selon un article du Financial Times (« The mindbusiness », 26 août 2012), les réductions de coûts de santé ont été évalués par Aetna à 2000 $ par an, par employé, pour un simple cours de yoga hebdomadaire, diminuant le stress du tiers. La méditation et le yoga (une méditation du corps) permettent de faire baisser les niveaux de cortisol, une hormone associée au stress. Autres avantages : les employés sont plus concentrés au travail, plus efficaces.


J’ai tissé des liens épisodiques avec la méditation il y a plus de 30 ans. Et je dois régulièrement me ramener sur le zafu pour renouer avec la seule formule sans ordonnance médicale, qui ne coûte rien, offerte sur le marché des antianxiolytiques et antidépresseurs, des méthodes de self-help et de résurrection. J’ai oublié de mentionner que méditer n’est pas glamour, ne s’inscrit pas au c.v., n’est remboursé par aucun régime d’assurances et va à contre-courant d’une époque complètement hypnotisée par les écrans au resto, dans le métro, sous la couette ; d’une époque qui craint l’ennui pis que la tuberculose, la panne érectile ou les punaises.

 

Nos pensées ne sont que… des passagères clandestines


« En général, nous sommes très attachés à nos pensées et à nos sensations, quelles qu’elles soient, et nous nous fions aveuglément à leur contenu, comme s’il s’agissait de la vérité, en reconnaissant rarement que pensées et sensations sont en réalité des événements discrets au sein du champ de la conscience, des apparitions minuscules et fugaces qui sont le plus souvent au moins en partie, sinon essentiellement, inexactes et peu fiables », écrit Jon Kabat-Zin dans Méditer.


S’habituer à faire éclater ces bulles de savon qui apparaissent dans notre cerveau et génèrent des émotions — parfois fortes — est un art et une pratique.


Mais une fois le cheval fou du mental maîtrisé, une fois cet arrêt au feu rouge vécu tel qu’il est et non comme une punition, on retrouve une vie en couleurs, pleine de détails qui nous échappaient, le cerveau trop occupé par les pensées sournoises et le ressassement des ennuis. Surtout, l’esprit s’apaise et la sensation d’avoir avalé dix espressos s’évanouit.


On découvre alors avec surprise que la liberté de penser, c’est bien. Mais que la liberté de ne pas penser, c’est encore mieux.


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter: @cherejoblo

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Adoré le livre Méditer - 108 leçons de pleine conscience de Jon Kabat-Zinn (les arènes). 108 bulles, phrases essentielles qui résument bien la pratique de la méditation en pleine conscience. Et pour passer de la parole au geste, un CD d’accompagnement avec 12 méditations guidées, assises ou marchées, même la méditation d’amour bienveillant (metta) y est, et le scan corporel aussi.

 

Reçu Pratique de la méditation de Fabrice Midal, un philosophe qui enseigne la méditation. Cet ouvrage pour les nuls pourra vous aider à choisir un coussin ou à vous débarrasser de quelques idées fausses sur la méditation, ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas. Très concret et utile. Midal insiste beaucoup sur la distinction entre relaxation et méditation et le fait qu’on ne médite pas pour être moins stressé (encore des résultats et une volonté), mais qu’on est moins stressé parce qu’on médite. « La méditation implique une traversée, et c’est ce qui en fait l’importance », écrit l’auteur. Juste.


Noté le site mindful.org pour mieux comprendre ce qu’est la pleine conscience et s’initier à la pratique. Aussi, j’en ai déjà parlé ici, l’Institut de pleine conscience appliquée de Montréal donne des cours de méditation guidée plusieurs fois par semaine contre une contribution de 6 $. De plus, retraites dans la région montréalaise, cours de yoga et de cuisine végétarienne vietnamienne en pleine conscience.

 

Téléchargé l’application Self sur mon iPhone, un gong qui sonne aux 15-30-45-60 minutes selon le choix. Simple et gratuit. La technologie au service du silence.

 

Visité à plusieurs reprises le petit resto taïwanais Su Shian Yuang. On n’y sert pas d’alcool (mais un délicieux thé vert aux amandes), on n’y cuisine pas de viande (mais un tofu soyeux épicé, des fondues à la citrouille, des pains farcis au cari, des nouilles sautées aux légumes), et l’amabilité de la proprio est si inusitée que la pleine conscience semble régner en cuisine et en salle. Un menu végé très varié et surprenant. Boui-boui pour les soirs frileux, seul, avec son bébé ou en nombreuse compagnie. 40 $ pour deux: qui dit mieux? Idéal pour tempérer les excès des Fêtes. 420, rue Rachel Est. 438 380-2829.

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JoBlog

En 3D (avec lunettes)

L’histoire de Pi est une fable. Je n’avais pas lu le livre, le film d’Ang Lee (en 3D) m’a complètement charmée. Tous nos démons, réels ou non, sont ici matérialisés par un esprit fou, en mode survie, parfois par les mirages et hallucinations.
 

Entre la réalité et ce que nous en faisons, l’écrivain Yann Martel a réussi à glisser un doute et le réalisateur du film à en faire une projection du mental à grand déploiement. On souhaiterait (presque) que cette histoire ait existé. Pour avoir la certitude que le monde n’est pas aussi plat qu’un écran.

4 commentaires
  • Jean-Pierre Contant - Abonné 30 novembre 2012 09 h 03

    Comme c'est rafraîchissant un tel article dans le tumulte actuel du climat Québécois. En complément d'information je porte à votre attention qu'il y a aussi une tradition chrétienne à la méditation. Elle nous fut rendue accessible grâce au Père John Main bénédictin. Nous commémorerons le 30e anniversaire de son décès le 30 décembre prochain.
    Pour plus d'info voir : http://www.meditationchretienne.ca/index.php
    Merci de votre chronique toujours des plus nourrissantes pour l'esprit.

    • Lorraine Couture - Inscrite 30 novembre 2012 16 h 46

      Merci ! J'aime !

  • Julie Deblois - Inscrite 30 novembre 2012 09 h 55

    À point nommé

    Parfait pour le début décembre ou la fin novembre...
    Juste avant toute cette cohue émotive et ces pensées qui éclatent en laissant traînées de mousse dans le cerveau!
    Encore une fois...
    Merci!

  • Lorraine Couture - Inscrite 30 novembre 2012 16 h 45

    STOP

    Excellent texte comme d'habitude. Style de plus en plus concis...

    Méditer, j’en suis incapable.

    Cependant je pratique un exercice simple appris dans un magazine « spirituel ».

    Cela consiste à s’arrêter plusieurs fois par jour en se posant la question suivante : Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Et y répondre !

    Cela me rappelle un aspect du « Travail » que Gurdjieff accomplissait auprès de ses disciples.

    D’après ce que j’ai lu, Gurdjieff s’approchait d’un disciple en train de travailler ou d’étudier dans son centre spirituel et lui criait « STOP ».

    Le Maître leur expliquait que cet arrêt, ce « rappel de soi » était destiné à leur remémorer que la mort pouvait arriver n’importe quand. (Tiens, remémorer et mort...)

    Stop, respire, pense à ta vie, prépare ta mort !

    Qu’est-ce que je suis en train de faire ?

    Se poser cette question induit un processus d’attention à soi nous entraînant inexorablement vers une quête personnelle qui nous permet d’atteindre mieux-être et plénitude et de nous engager dans la voie de la pleine conscience de soi.