Le bilinguisme inconscient

Il faut reconnaître aux libéraux une certaine suite dans les idées : qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, les questions de langue ne les intéressent pas.

Si le PQ avait encore été dans l’opposition, l’ancienne ministre responsable de la Charte de la langue française, Christine St-Pierre, aurait été mitraillée de questions sur la synthèse intitulée « Les langues de travail au Québec en 2006 » que l’Office québécois de la langue française (OQLF) a dévoilée mardi.


Cette fois-ci, personne n’a semblé s’émouvoir le moindrement de la progression du bilinguisme. Même Jean-François Lisée a préféré « laisser parler le rapport ». C’est bien la première fois qu’il laisse quelqu’un - ou quelque chose - parler à sa place !


Depuis quelques semaines, les libéraux accusent avec un rare cynisme le gouvernement Marois de ne pas avoir tenu ses engagements électoraux parce qu’il n’a pas éliminé complètement les mesures qu’ils avaient eux-mêmes mises en place, que ce soit la taxe santé ou encore le dégel des tarifs applicables au bloc patrimonial d’hydroélectricité.


Une promesse dont ils ne risquent toutefois pas de lui reprocher l’abandon est l’extension au niveau collégial des dispositions de la Charte de la langue française qui régissent l’accès à l’école anglaise. S’ils veulent tourner le fer dans la plaie des militants péquistes, ils pourraient même féliciter la ministre responsable, Diane Courcy, de ne pas y avoir donné suite dans le projet de loi.


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En son for intérieur, Pauline Marois n’a sans doute jamais souhaité forcer les allophones et surtout les francophones à fréquenter le cégep français. N’eût été le désir de préserver son leadership, elle n’aurait pas cédé aux pressions de son aile radicale en risquant de provoquer la colère de nombreux parents qui tiennent mordicus à ce que leurs enfants soient bilingues.


À la décharge de la première ministre, il faut savoir choisir ses batailles. Dans l’état actuel des choses, les chances de faire adopter cette mesure par l’Assemblée nationale sont nulles. Aussi bien le PLQ que la CAQ et Québec solidaire ont clairement signifié qu’ils s’y opposaient. Même Jacques Parizeau a exprimé son malaise à l’idée de priver des étudiants adultes du droit de choisir la langue de leurs études postsecondaires.


À partir du moment où cette voie est temporairement bloquée, il ne servirait à rien de s’entêter et d’offrir à l’opposition un bon prétexte pour empêcher toute modification de la loi 101. La question est maintenant de savoir s’il s’agit d’un repli stratégique ou d’un abandon définitif.


Le libre accès au cégep anglais n’est évidemment pas responsable de la bilinguisation progressive des milieux de travail mis en lumière par l’OQLF, mais il ne peut que l’encourager. Déjà, il constate que « le fait d’avoir un diplôme d’études postsecondaires se traduit par une plus forte utilisation de l’anglais ou des deux langues au travail ».


Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut cesser de lutter contre le décrochage afin que ceux qui travaillent uniquement en français soient plus nombreux, mais il tombe sous le sens que la bilinguisation va s’accentuer si plus de diplômés sortent d’établissements où on prend l’habitude de fonctionner en anglais. Actuellement, plus de la moitié de la clientèle des cégeps anglais est composée de non-anglophones.


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On aura beau étendre la francisation aux entreprises de 11 à 49 employés, il est clair que la mondialisation impose, ici comme ailleurs, un usage plus fréquent de l’anglais, mais cela ne signifie pas que celui-ci doit être étendu à l’ensemble des activités des entreprises qui font affaire avec des clients ou des fournisseurs de l’extérieur.


Encore faut-il que les principaux intéressés aient réellement le désir que les choses se passent en français. Aucune loi ne peut imposer la volonté de survivre.


Dans une étude publiée en 2008, intitulée Le français et les jeunes, le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) faisait le constat suivant : « Peu de jeunes remettent vraiment en question la grande présence de l’anglais dans le milieu du travail québécois, la plupart semblant au contraire l’accepter assez facilement. Pour eux, l’usage de l’anglais est un incontournable. »


Pire, cela devient inconscient. « L’usage fréquent de l’anglais ne crée pas nécessairement l’impression de travailler dans cette langue, Malgré la forte présence de l’anglais dans certains secteurs d’activité (celui de la haute technologie, par exemple), plusieurs jeunes affirment travailler en français. »


C’est à se demander si les données déjà inquiétantes de l’OQLF ne masquent pas une réalité plus sombre qu’il n’y paraît.

32 commentaires
  • Djosef Bouteu - Inscrit 29 novembre 2012 04 h 20

    Du problème de prestige des langues.

    « Peu de jeunes remettent vraiment en question la grande présence de l’anglais dans le milieu du travail québécois, la plupart semblant au contraire l’accepter assez facilement. Pour eux, l’usage de l’anglais est un incontournable. »

    C'est normal, puis-ce que la supériorité de l'anglais leur a été enseigné.

    On leur a répété toute leur scolarité pour les inciter à s'intéresser à leurs cours d'anglais qu'ils en «auraient besoin» pour travailler.

    On a même oublié de leur rappeler que de travailler en français est un droit au Québec.

    S'il était question de bilinguisme individuel (cours d'espagnol, de cantonnais, d'anglais), le problème ne serait pas si grand. Mais on a convaincu toute une génération de ne s'intéresser qu'à la même langue seconde.

    Tant que l'on continuera à accorder artificiellement plus d'importance à l'anglais qu'au français, le français régressera parce qu'il devrai concurencer l'anglais à armes inégales comme langue de l'intégration des immigrants.

    Des services en anglais dans les hopitaux du Saguenay? «Yes sir!» Mais les services en français dans les institutions publiques du Canada là où il y a moins de 1% de francophones? Vous allez les chercher longtemps. (Même à 20% de francophones, rien n'est certain.)

    Pendant ce temps, le français régresse à chaque recensement au Québec et au Canada.

    L'«ouverture» à sens unique, les francophones de plus en plus bilingues, les anglophones de moins en moins, n'est pas de l'ouverture. C'est de l'assimilation.

    • Mario Bélanger - Abonné 29 novembre 2012 11 h 34

      Certaines grandes chaînes commerciales (Walmart, etc.) distribuent des circulaires bilingues dans tout le Québec (pour accomoder les minorités anglophones et allophones), mais elles proposent une version uniquement anglaise ailleurs au Canada. Ça indique bien le ton du message dans ce pays officiellement bilingue : il faut une ouverture nécessaire à deux langues au Québec, mais ne venez pas ne tanner avec votre langue seconde dans les provinces anglophones...

    • Réjean Grenier - Inscrit 29 novembre 2012 12 h 51

      Le français, l'anglais...le franglais!

      Mes études primaires se sont déroulées dans une
      maison à logements durant la construction d'une
      nouvelle école. Ou ça? A Ville Mont-Royal dans les
      années quarante.
      Ville ou plus de 85% des résidents étaient de joyeux anglophones qui faisaient la pluie et le beau temps.
      Une ville de richards ou les Juifs étaient bannis,
      jusqu'au jour ou mon père qui, était architecte,
      se présenta à l'hôtel de ville avec un projet
      d'une splendide mutifamiliale pour son client Juif
      français qui avait fuit les horreurs de son Allemagne natale.

      Pour la première fois M. Cohen à vue son projet
      accepté à la grande joie de mon père
      et de la mienne, même si j'étais jeune.

      Tout se déroulait en français et ça toujours été
      une joie de faire office de portier pour faire
      entrer ce charmant monsieur dans les bureaux de mon père.

      Et cela au début des années cinquante
      alors que le français était nul part la première langue de la grande région de Montréal.

      Et que voilà un bel exemple à suivre.

      Réjean Grenier.

    • Loraine King - Inscrite 29 novembre 2012 13 h 02

      Le Canada n'est pas un pays officiellement bilingue. Le bilinguisme est une politique du gouvernement fédéral quant à l'utilisation de l'anglais et du français en tant que langues officielles du Parlement, du gouvernement, de la fonction publique, des ministères et sociétés d’État du fédéral.

      Point.

      Le reste tient de l'hallucination de ceux qui d'une part voudraient que tous les citoyens parlent deux langues au Canada alors que de l'autre on craint quelques mots de français sur ses boites de céréales. Ceux deux points de vue sont tout à fait surréalistes et sont des hallucinations des indépendantistes québécois et de leur âmes soeurs, les rednecks du Canada.

    • Martin Lafortune - Inscrit 1 décembre 2012 12 h 01

      Mme Loraine King

      Le bilinguisme canadien n'est pas une hallucination ou un fantasme des indépendantistes québécois comme vous le prétendez.

      Non la loi sur le bilinguisme ne sert qu'à réconforter nos endormis de fédéralistes québécois.

  • Catherine Paquet - Abonnée 29 novembre 2012 07 h 00

    Le bilinguisme devient inévitable...

    ... même l'Institut du Nouveau monde, fondé et dirigé par Michel Venne qui nous assure être né souverainiste, exige le bilinguisme de la part du personnel qu'il tente de recruter pour sa gestion.

    • Gilles Théberge - Abonné 29 novembre 2012 08 h 33

      Ce qu'il sera intéressant d'observer, c'est à partir de quand les exigences linguistiques vont s'extensionner à l'espagnol. Quand ça se produira, cela marquera la partie visible du déclin annonc et déjà amorcé de l'Empire anglo-américain.

    • Alexandre Beaudet - Inscrit 29 novembre 2012 12 h 45

      Soyons honnêtes. Existe-il au Québec des gens qualifiés (education universitaire) qui n'ont PAS de connaissance de l'anglais ? Il y en moins en moins en Europe, pourquoi cela serait-il différent au Québec, terre nord-américaine ?
      Il faut être soit très isolé socialement ou sans aucun intérêt pour la masse imposante de revues et manuels anglophones, pour ne pas avoir de connaissance (je dis bien connaissance - il n'est pas nécessaire de maitriser l'anglais).

  • France Labelle - Inscrite 29 novembre 2012 07 h 36

    Titre très à propos

    Le bilinguisme comme réflexe inconscient soulignant notre inconscience collective en la matière.
    Une majorité de gens ne comprend pas que le bilinguilisme mène à la folklorisation puis à la disparition.

    • Gilles Théberge - Abonné 29 novembre 2012 08 h 34

      Ne serait-il pas plus juste de dire qu'une majorité de gens se fichent de ces enjeux?

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 29 novembre 2012 07 h 45

    Bilinguisation

    Dans les pays scandinaves, à peu près tout le monde parle l'anglais. C'es devenu LA langue internationale.

    Notre problème au Québec, c'est que son apprentissage se fait dans un contexte où notre accompagnement des immigrants laissent beaucoup à désirer et, que nous ne sommes pas maître dans notre maison.
    Mea culpa, mea maxima culpa...
    Comme disait la chanson de Charlebois : «Grouille, grouille, grouille toé l'...

    • Christian Fleitz - Inscrit 29 novembre 2012 11 h 52

      Oui, mais les langues scandinaves continuent à vivre, à être utilisées dans la relation sociale et privée.
      La langue est l'expression d'une culture. Les québécois ont-ils une culture? Évidemment oui, ils ont donc une expression linguistique qu'ils leur faut protéger.

  • Mario Jodoin - Abonné 29 novembre 2012 07 h 49

    Corrélation et causalité

    «le fait d’avoir un diplôme d’études postsecondaires se traduit par une plus forte utilisation de l’anglais ou des deux langues au travail»

    Est-ce parce que quelqu'un va au cégep anglais deux ans après avoir fréquenté pendant 11 ans l 'école française qu'il utilisera plus l'angais au travail et à la maison, ou est-ce parce qu'il parle anglais à la maison qu'il est attiré par le cégep anglais et par les milieux de travail angloghone?

    Disons que la deuxième option est plus crédible.

    • Gilles Théberge - Abonné 29 novembre 2012 08 h 45

      Je pense que le raisonnement de Lisée là-dessus apporte une explication plus probable que la vôtre qui au demeurant est plausible aussi.

      Lisée dit que c'est quand on boucle la boucle de notre formation devenant jeune adulte, que se détermine beaucoup le reste de notre vie adulte au plan personnel et professionnel.

      C'est ce qu'il y a derrière l'idée de maintenir la pression pour que se termine le cycle complet des études secondaires en milieu francophone ou francisant. À l'université c'est autre chose tout le monde s'entend là-dessus.

      Mais contre le CEGEP en français, je pense qu'il faut une certaine dose de mauvaise foi voire de «dogmatisme individualiste» pour s'opposer à la mesure préconisée initialement par le PQ.

      Et la mauvaise foi le PLQ et les caqueteux n'en manquent pas.

    • Paul Gagnon - Inscrit 29 novembre 2012 08 h 46

      Vous dites bien parler l’anglais à la maison ... et non pas écouter du rock formaté ou visionner le dernier blockbuster.
      Pourquoi parlerait-il anglais à la maison s'il est francophone et qu'il a étudié 11 ans à l'école française? Et avec qui, s’il ne fait pas partie d’une famille anglophone?
      À 16-17 ans, que connait-il des milieux de travail anglophone?

    • Mario Jodoin - Abonné 29 novembre 2012 10 h 03

      «Pourquoi parlerait-il anglais à la maison s'il est francophone et qu'il a étudié 11 ans à l'école française»

      Je ne parlais pas des francophones qui vont au cégep en anglais, mais des immigrants qui proviennent de pays «anglophiles» comme l'Inde et bien d'autres. Leur deuxième langue parlée est souvent l'anglais. Leurs enfants vont à l'école en français 11 ans, mais un certain nombre décide d'aller au cégep en anglais. Comme ils sont déjà anglicisés, ce n'est pas le cégep qui les poussent vers les mileux de travail anglophones, mais leur situation linguistique de départ. Et, ce n'est sûrement pas deux ans de plus en français (après 11 ans) qui changerait leur attrait pour l'anglais.

      La solution est, selon moi, davantage dans la sélection des immigrants et dans la francisation des milieux de travail.

    • Alexandre Beaudet - Inscrit 29 novembre 2012 12 h 47

      Ou parce que les salaires pour gens bilingues sont plus élevés, et que les salaires dans les régions anglophones (Toronto, Alberta, etc.) sont encore plus élevés.
      Quand est-ce que le Québec va comprendre que FORCER les gens à utiliser le français ne marchera jamais. Il faut des incitatifs, rendre le français plus attrayant.