Perspectives - L’influent gouverneur

Mark Carney devait s’ennuyer à Ottawa. Celui qui vibre au son de la régulation de la finance mondiale et du renforcement de la résilience du système bancaire international n’a pas véritablement eu à mettre ses talents à l’épreuve depuis qu’il est gouverneur de la Banque du Canada. C’est toutefois le défi qui l’attend l’an prochain, lorsqu’il occupera les plus hautes fonctions à la Banque d’Angleterre.

La rumeur avait pourtant circulé, sans démenti convaincant, mais l’étonnement était tout de même bien réel lundi. Mark Carney quittera son poste de gouverneur de la Banque du Canada en juin prochain, 18 mois avant la fin de son mandat, pour occuper les mêmes fonctions à la tête de l’une des plus puissantes banques centrales de la planète, une institution de prestige au sein de la City. Une fois la surprise passée, Mark Carney a eu droit à une pluie d’éloges. Les commentaires plutôt éloquents étaient on ne peut plus justifiés tellement il a su accroître l’influence du Canada au sein du G7.


Mark Carney a pourtant eu la crise plus facile que ses pairs à la Réserve fédérale américaine et à la Banque d’Angleterre. Les finances publiques du gouvernement fédéral étaient en meilleure santé qu’ailleurs et le système bancaire canadien a su démontrer sa solidité et sa résilience dans l’onde de choc qui a suivi la faillite de Lehman Brothers. On ne peut également mettre à son bilan le règlement de la crise des papiers commerciaux adossés à des actifs (PCAA). Cette crise a été déclenchée sous la gouvernance de son prédécesseur et l’on reconnaît à Henri-Paul Rousseau, alors président de la Caisse de dépôt, d’avoir été le maître d’oeuvre du processus de restructuration de ces PCAA, placée sous l’Entente de Montréal. Tout au plus Mark Carney a-t-il su résister à la tentation des banques de refiler ces titres toxiques à la banque centrale dans le cadre du mécanisme mis en place au plus fort de la crise pour éviter l’assèchement du système bancaire canadien.


Mais on lui reconnaît le mérite d’avoir offert une réponse monétaire à la fois rapide et bien dosée à la crise et à la récession qui a suivi, en appui aux mesures de relance du gouvernement fédéral. La Banque du Canada a également manié avec prudence les leviers conçus pour alimenter en liquidités le système bancaire canadien, en veillant à ne pas mettre à contribution son propre bilan de manière excessive. Le recours aux méthodes dites quantitatives n’était en place qu’en cas de situation extrême, qui n’est finalement pas venue.


Mark Carney s’est toutefois fait remarquer davantage sur la scène internationale. Notamment en s’en prenant aux rigidités des grands ténors de Wall Street, en leur opposant une oreille attentive aux doléances d’Occupons Wall Street. Aussi en rappelant que la crise avait fait apparaître la notion de risque systémique. Et en se faisant l’apôtre d’une régulation renforcée du système financier international et d’une plus forte recapitalisation des banques. Question de résumer sa pensée concernant les institutions financières à problème, il parlait de la nécessité de mettre un terme à « l’injustice engendrée par un système qui privatise les gains et mutualise les pertes ». Pour y parvenir, « les détenteurs d’obligations, les actionnaires et les dirigeants doivent subir le poids des pertes, plutôt que les contribuables ».


On le voyait déjà prendre la tête du Fonds monétaire international, une fonction confiée finalement à Christine Lagarde. Sa candidature a fait l’unanimité ou presque au sein du G20 lorsque fut le temps de nommer un successeur à Mario Draghi à la présidence du Conseil de stabilité financière (CSF). Cet organisme, qui a pris le relais d’uns structure s’apparentant davantage à un club de banquiers s’adonnant à un travail éducatif, a reçu l’ambitieux mandat de rebâtir un système financier mondial plus résilient et plus efficient et d’accompagner les autorités nationales dans ce vaste programme de réformes financières adopté au G20.


Mark Carney conserve la présidence du CSF. Et il héritera l’été prochain de la gouvernance d’une Banque d’Angleterre qui doit réformer son système de régulation financière, particulièrement lézardé lors de la crise de 2008, et qui voit ses responsabilités élargies pour reprendre une partie des activités de l’Autorité des marchés financiers, portant sur la régulation prudentielle. Banques et assureurs seront sous sa supervision.


L’influent gouverneur sera véritablement dans son élément.