#chroniquefd - Jusqu’au bout de la nuit

Le présent est en train de devenir malade de son besoin de connexion à tout prix, et c’est finalement en se couchant tout seul le soir que l’on peut désormais facilement s’en rendre compte.

Le chiffre étourdit. Actuellement, aux États-Unis, 90 % des jeunes âgés de 18 à 29 ans placent leur téléphone cellulaire, qu’il soit intelligent ou pas, dedans ou juste à côté de leur lit quand ils vont se coucher le soir. Pour ne pas perdre leur lien avec leur réel, sans doute.


L’étrange révélation statistique faite par le Pew Research Center, un organisme qui aime ausculter les conséquences sociales de nos vies numériques, s’applique également à la tranche d’âge des 30 à 49 ans, mais dans une proportion moindre : moins des trois quarts ont adopté le même genre de comportement. La sagesse n’arrive qu’après 65 ans, visiblement, puisque là, 76 % des répondants ont dit préférer tenir l’intrusif outil de communication loin du monde des songes.


Dormir avec son iPhone, son BlackBerry ou son Galaxy, dans un monde qui carbure à la dictature de cet instant qu’il faut médiatiser plutôt que vivre, qui cultive la relation sociale en format Twitter, Facebook ou Google +, qui érige le partage de photos, de textos, de vidéos en preuve d’une existence qu’il est impérieux d’établir numériquement plusieurs fois par jour, la chose est troublante, mais elle est loin d’étonner.


Après tout, il y a quelques semaines, ce même organisme nous apprenait que ce tout à l’ego numérique dans lequel nos sociétés connectées sont entrées était assez bon pour faire apparaître des comportements étranges. Dans les écoles, il n’est désormais plus rare de voir deux élèves communiquer ensemble par texto, même s’ils sont physiquement dans la même pièce.


Et ce n’est pas tout : 91 % des 12-32 ans font aujourd’hui usage de leur téléphone dans les toilettes, indiquait récemment la compagnie de communication 11Mark, confirmant du coup l’intrusion de cette technologie sur tous les territoires de nos vies, y compris les plus intimes.

 

Besoin d’amour


Le plaisir - ou la dépendance, c’est selon - viendrait avec l’usage de cet appareil qui, tout en invitant l’humain à rester en contact avec les gens qu’il aime, en tout temps, propose surtout chaque jour de combler son manque d’attention et d’affection, qui semble être une des marques du présent. La téléphonie mobile, en nous permettant désormais d’être ici et là en même temps, d’être physiquement présent à un endroit, mais mentalement absent, vient aussi nous donner cette chance de savoir si quelqu’un est en train de penser à nous, quand on a besoin de le savoir, c’est-à-dire presque tout le temps.


La suite des choses est également plutôt facile à chiffrer : un propriétaire de téléphone intelligent sur trois dit qu’il préférerait se passer de relations sexuelles plutôt que de son iPhone pendant une semaine, indiquait un sondage publié l’an dernier au pays d’Obama, pays où, là encore, le monde universitaire a mis en lumière dans les derniers mois que la dépendance à la technologie, à la connexion permanente et au partage abusif de l’instant serait comparable à celle induite… par le tabac voire même la cocaïne. Déroutant.


Et le paradoxe semble finalement très bien se nourrir de lui-même…

 

La peur du vide


Sur l’ensemble des personnes qui vont au lit le soir avec leur téléphone, une sur quatre avoue ne pas éteindre la sonnerie, pour être sûre de ne rien manquer. Le trouble de comportement porte d’ailleurs un nom : la « peur de manquer quelque chose », fear of missing out en anglais, avec pour acronyme FOMO, qui est en train d’entrer dans le langage courant pour qualifier cette angoisse un peu folle. Il a aussi pour conséquence de réveiller une personne sur dix plusieurs fois par semaine, poursuit l’étude du Pew Research Center.


Pis, à être trop près d’un écran ou d’un appareil qui vibre chaque fois qu’un tweet, un texto, un message Facebook nous est adressé, y compris lorsqu’on se trouve dans un espace de détente et de mise en veille naturelle du corps humain, les deux tiers des propriétaires de téléphone finissent par ne pas trouver le sommeil et réussir à combler leur besoin en sommeil pendant les jours de semaine, avouent-ils. Sans compter qu’en se réveillant sans raison pendant la nuit, un sur deux avoue en profiter pour vérifier que son lien avec la modernité et le reste du monde est bien toujours à côté de lui.


Bref, le cellulaire est en train de devenir la « doudou » des grands - ce bout de tissu ou animal en peluche inséparable des enfants en bas âge -, l’odeur et la charge bactériologique en moins. Heureusement.


Et la mutation de « l’objet transitionnel » - c’est le vrai nom d’une doudou ! - à forte valeur émotive ne semble pas devoir disparaître de sitôt. Simple question de cause et d’effet.


En induisant en effet des troubles du sommeil, ces objets nourrissent aussi l’irritabilité, le stress et la dépression et autres corollaires de l’insomnie. Et quand tout va mal, on aime savoir que des gens pensent à nous, y compris le soir quand on se met au lit. Drôle d’époque.

 

Sur Twitter : @FabienDeglise

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 27 novembre 2012 07 h 10

    attention a l'image que nous nous faisons de l'humanité

    Peut etre la preuve que nous sommes des etres sociaux comme les abeilles et les outardes.
    Écrire ou texter comme dise les jeunes a peut etre dans la psyché un effet important, peut etre que ces gens auront une litéracie supérieure au notre.
    Tant qu'au vide n'est-ce pas la grande angoisse depuis toujours, ne dit bon pas que le vide tue et conduit au délire

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 27 novembre 2012 08 h 06

    Infantile

    Le cellulaire, c'est un cordon ombilical.

    Desrosiers
    Val David

  • Sylvain Auclair - Abonné 27 novembre 2012 16 h 49

    Et les téléphones filaires?

    Bien des gens dorment -- ou dormaient -- avec un téléphone filaire à côté de leur lit. En étaient-ils accros pour autant?

  • Jacques Garant - Inscrit 27 novembre 2012 21 h 53

    Dépendance

    Le mal se répand et se diversifie.L'usage des téléphones dits intelligents continue à faire des ravages de nature psychologique.En plus de l'insomnie,de l'anxiété,de la dépendance et des comportements compulsifs de vérification des messages, sans mentionner la mise au rancart de la présence d'un autre qui compte et est présent au profit de la multitude absente, il ya un déficit de la formation du moi.L'angoisse d'être seul et le besoin incontrolable de vérifier si quelqu'un s'intéresse à nous quelque part est de nature infantile et ressemble à l'enfant qui a besoin de se rassurer sur la présence d'un autre qui le confirme et le rend important.Il y a un besoin narcissique de se valoriser et d'obtenir la confirmation de son existence dans le miroir de l'autre.Ceci serait déjà pathologique en termes de formation de la personnalité mais c'est encore plus tragique quand l'autre est virtuel et n'a pas de consistance physique.L'enfant a besoin du toucher et de la voix et le beep du Iphone ne fait pas l'affaire.De là le besoin de toujours recommencer sans jamais trouver la satisfaction sauf celle d'une illusion de toute-puissance lorsque une masse anonyme ou presque s'intéresse à la moindre de nos pensées.
    Malheureusement la techno avance à grand pas mais pas l'humanité.