Que nous prépare-t-on?

Ottawa — Il y a seulement deux semaines, le ministre des Finances, Jim Flaherty, annonçait que l’atteinte de l’équilibre budgétaire était reportée d’une autre année. Il invoquait une situation internationale incertaine et une baisse marquée de ses revenus. Jeudi dernier, revirement. Devant des gens d’affaires de Toronto, il a dit être certain que le déficit fédéral serait éliminé avant les prochaines élections d’octobre 2015.

Que s’est-il produit pour justifier la mise au rancart de sa Mise à jour économique toute fraîche ? Et des prévisions du dernier budget ? Car si les conservateurs ont promis durant la dernière campagne électorale le retour à l’équilibre budgétaire dès 2014-2015, soit à temps pour les prochaines élections, ils ont revu cet objectif à deux reprises depuis. En mars dernier, au moment du budget et, huit mois plus tard, lors de la Mise à jour économique du 13 novembre dernier. De 2014-2015, on est passé à 2015-2016 puis à 2016-2017.


Ce genre de changement n’est jamais fait à la légère. Si le ministre l’a annoncé, c’est qu’il avait de bonnes raisons de le faire. Mais l’annonce d’un nouveau report a fortement déplu dans les rangs conservateurs, où l’on craint un relâchement de la discipline budgétaire et l’abandon de deux promesses électorales liées à l’atteinte de l’équilibre budgétaire : le fractionnement du revenu à des fins fiscales pour les familles avec enfants de moins de 18 ans et le relèvement du plafond des contributions aux comptes d’épargne libre d’impôt.


M. Flaherty a su qu’il devait rajuster le tir quand, quelques jours à peine après son annonce, le premier ministre Harper l’a publiquement contredit. De passage à Québec, il a dit : « Nous avons toujours l’intention d’équilibrer le budget avant la prochaine élection fédérale. C’est encore notre intention, et avec les estimations récentes, nous sommes près de cet objectif. »


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Le ministre est donc rentré dans le rang, mais la situation économique, elle, n’a pas changé. Effacer le déficit dès 2014-2015 n’est pas impossible, mais les moyens pour y arriver sont limités. Et douloureux.


Selon la Mise à jour économique, le déficit pour l’année en cours et les trois suivantes sera plus élevé que prévu à cause d’une chute des revenus. Le problème, écrit-on noir sur blanc, ne relève pas de la perte de contrôle des dépenses.


Mais les conservateurs sont déterminés, a répété M. Flaherty, à ne pas toucher aux transferts aux provinces et aux particuliers, et à ne pas hausser les taxes et les impôts pour combler le manque à gagner. On ne leur en fait pas le reproche. Mais s’ils veulent effacer rapidement le déficit, il ne reste qu’une issue : réduire les dépenses de programmes. Encore.


Le ministre ne prévoit aucun geste « drastique », mais parle de rester aux aguets pour mettre au jour le gaspillage et les programmes devenus inutiles. On se demande où il en trouvera. Depuis leur arrivée au pouvoir, les conservateurs procèdent chaque année à un examen stratégique des programmes dans le but de faire des économies. Au début, une poignée de ministères étaient mis à contribution, mais, en 2011, tous les ministères et organismes fédéraux, y compris ceux qui avaient déjà donné, ont dû trouver des façons de réduire leur budget de 5 à 10 %.


Le gouvernement n’a jamais offert un portrait complet des services et programmes touchés. Il résiste même aux efforts en ce sens du directeur parlementaire du budget. On sait par contre que des milliers de postes ont été ou seront éliminés dans la fonction publique. Et une fois additionnées toutes les économies récurrentes produites par tous les examens stratégiques et par le gel des dépenses de fonctionnement des ministères, on arrive, en 2014-2015, à une amputation permanente des budgets d’un peu plus de 11 milliards.


Pour arriver à dégager de pareilles sommes, le gouvernement n’a pas seulement fait la chasse au gaspillage, il a commencé à couper dans le maigre. Dans un rapport publié au début de novembre, le directeur parlementaire du budget expliquait que le gros des économies obtenues ne venait pas de gain d’efficacité, mais de réductions dans les programmes et les services.


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Si les perspectives économiques restent les mêmes et que les conservateurs font tout pour atteindre l’équilibre budgétaire en 2014-2015, ce sera au détriment de la prudence invoquée par le ministre il y a deux semaines. À moins que les prévisions de revenus de M. Flaherty ne soient trop pessimistes. La question se pose, car, selon la Mise à jour économique, les revenus du gouvernement seraient de 7 milliards inférieurs en moyenne par année, pendant cinq ans, à ce qu’il envisageait il y a seulement huit mois.


Le ministère attribue l’essentiel de cette baisse à la chute des prix des matières premières, reconnus pour leur fluctuation. Personne ne peut donc sérieusement prédire qu’ils seront aussi bas sur une période aussi longue. Un rebond est fort plausible. Mais présenter un portrait plus sombre a ses avantages. Cela permet de justifier de nouvelles compressions ou de se présenter en élections avec un bilan plus rose que prévu.


Scénarios fantaisistes ? Tout est permis maintenant que le ministre des Finances lui-même se dédit à quelques jours d’avis. Que faut-il croire ? Sa Mise à jour économique ou son discours de Toronto ? Les Canadiens ont le droit de savoir, car ces deux diagnostics n’exigent pas les mêmes remèdes.

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